05 février 2007
Train de Nuit
Nouvelle expérience : le roman-photos ou photos-roman ou whatever. Il s'agit d'un extrait de nouvelle pour lequel j'ai trouvé quelques photos correspondantes.
Train de nuit

Tu soupiras en jetant un coup d’œil désinvolte à ta montre. Le paysage s’était déjà bien obscurci et il restait encore quatre bonnesheures à rester dans ce fauteuil avachi avant de pouvoir enfin arriver à Taipei. Quatre heures à tuer le temps. Les trains t’avaient toujours semblé lents, trop lents. Alors tu fermas les yeux comme pour trouver le sommeil, mais tu savais pertinemment que le bruit régulier du frottement des roues d’acier sur les rails n’y ferrait rien. Il ne serait pas la berceuse escomptée.

Le wagon était pratiquement désert. Deux rangées devant toi, trois jeunes appelés en uniforme dégustaient un repas froid qu'ils venaient d’acheter au vendeur ambulant. Tu te remis à fermer les yeux de toutes tes forces, mais rien n’y fit. La fatigue était bien là, ta journée avait été bien remplie. Mais cette exténuation physique ne parvenait pas à l’emporter sur l’anxiété qui te tiraillait depuis que tu étais montée dans ce train.

Tu sortis ton I-pod et démêlas patiemment le fil des écouteurs. Tu tournas la tête pour admirer un paysage invisible. Le crépuscule combiné à une humidité tenace plongeait le décor dans une pénombre sourde. Tu fermas les yeux alors que Georges Mickael entonnait un air désormais passé de mode.

11:35 Publié dans Roman-photos | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : litterature, photo, photographie, ecriture, roman, taiwan, taipei
27 janvier 2007
Adaptation : suite (partie II)
La seconde partie de "Sous le soleil de Kenting"...
SOUS LE SOLEIL DE KENTING (II)
Il repensait à ses paroles : « Mais qu’est ce que je fous ici ? ». Était-ce donc que le rêve taiwanais dans lequel il s’était jeté à corps perdu commençait à s’évaporer ? Il parvenait maintenant à se souvenir avec exactitude du moment où pour la première fois, bien avant que cela ne sorte comme on vomit ses tripes un soir de beuverie, il l’avait pensé : « Qu’est-ce que je fous ici ? ». C’était trois semaines auparavant. Il était alors assis précisément au même endroit, dans la même position, allongé sur sa chaise longue, les jambes croisées et les mains disposées consciencieusement sur son nombril, à regarder le muret qui lui faisait face, de l’autre côté de la piscine.
Il n’y avait jamais pensé avant ce jour-là. Mais il le trouvait laid ce mur. Avant, il aimait les couleurs claires des façades des maisons de Kenting. Il aimait se baigner dans cette piscine. S’allonger sur le sol brûlant, prendre le soleil, se laisser éblouir par ce climat. Il se délectait de cette chaleur gorgée d’une humidité souvent oppressante. Mais depuis trois semaines il ne voyait plus tout cela. Il remarquait davantage les lézardes qui parcouraient les murs. Il entendait plus distinctement les bruits provenant de la voie rapide qui séparait le petit motel du supermarché. Il détestait l’enseigne de l’établissement qui n’avait toujours pas été repeinte. Et il y avait pire. Il commençait à haïr les autres locataires. Ceux qui, comme lui, vivaient ici, de petits boulots, de rien, attendant de trouver mieux. Attendant tout simplement. Les autres locataires étaient pourtant ses amis. Les seuls qu’il avait. Des compagnons, loin d’être triés sur le volet. Il détestait désormais ce brave Ted, australien d’origine, qui vivait ici, depuis des lustres. Ted faisait pour ainsi dire partie des meubles. La journée, il travaillait au bord de la plage, à quelques kilomètres de là. Il louait des planches de surf la journée et parfois, passait ses soirées à dispenser des leçons particulières d’anglais à des Taiwanais aisés qui pensaient que pratiquer la langue de Shakespeare faisait partie du domaine de l’indispensable, et même si cela n’avait aucune utilité pratique.
Ted louait à l’année une chambre de dix mètres carrés qu’il devait partager avec de jeunes globe-trotters de passage. Cela lui importait peu, il dormait beaucoup, sauf quand il y avait de chaudes soirées. Dans ce motel, beaucoup de Ted résidaient à l’année. Tous étaient issus du même moule. Venus, histoire de voir du pays, restés par manque d’argent ou de courage. Courage de recommencer ailleurs, encore une fois. C’était peut-être parce qu’il leur ressemblait tellement qu’il commençait à les renier. Comme dans un réflexe d’autoprotection.
Et Kimberley ? Elle ne valait pas mieux que les autres, à déambuler toute la journée, à s’occuper plus ou moins de l’accueil des nouveaux clients. À sourire aux vrais touristes qui ne faisaient qu’une brève halte de quelques jours, histoire de profiter de la plage, du soleil et de visiter le parc naturel, qui se trouvait juste derrière les collines. Il en était arrivé à se dire qu’elle ne le regardait plus comme avant. Qu’elle ne faisait plus attention à lui que d’une manière conventionnelle. Sa vie amoureuse lui semblait en pleine décomposition.
En vérité, le seul moment où les activités étaient vraiment intenses, c’était pour le grand festival de musique rock qui se déroulait immuablement au début du printemps depuis une dizaine d’années. Une institution qui était une bouffée d’oxygène pour le motel. Le père de Kim pouvait ainsi continuer de croire qu’il avait fait le bon choix en se lançant dans l’hôtellerie. Et c’est vrai que Hou Jianmin déambulait toujours plus fièrement durant la période printanière.
Le temps des bilans semblait être arrivé. Après cinq années à rester collé sur les chaises longues, il avait eu le temps de réfléchir. Et puis les choses avaient naturellement évolué. Et si aujourd’hui, Kim était plus distante, dans le même temps, elle ne l’excitait plus vraiment. Par moments, elle semblait pourtant bien faire quelques efforts, arborant un short en jeans délavé qui laissait naître la base de ses fesses si bien faites. Alors qu’en était-il réellement. Parfois lointaine, semblant aussi à l’occasion vouloir attiser ses sens, il ne savait même plus quoi penser de Kim. En revanche, ce dont il était certain c’était qu’elle était bien ce qui lui était arrivé de mieux et depuis longtemps. Sans elle il n’aurait pas survécu ici plus d’une semaine ou deux. Elle était pour lui une amante mais aussi un guide permanent qui s’occupait de tous ses soucis quotidiens, qui savait décrypter pour lui inlassablement un univers extérieur, univers qui, bien souvent le laissait perplexe.
Mais était-ce vraiment un bien d’avoir survécu ici, dans cet environnement, qu’il ne jugeait pas comme faisant partie de la réalité. Son monde n’était pas inscrit dans la rationalité de ce début de nouveau siècle, car cet univers bafouait les lois et les principes de vie du reste de la société. Pas de boulot stable, pas d’argent pour consommer, pas de productivité réelle. Être là, simplement. Et c’était précisément ce qui commençait à le miner sérieusement. Il rêvait désormais d’autre chose. Lui et sa compagne, loin de Kenting, loin de Taiwan. Il se plaisait à s’imaginer travailler pour offrir à Kim de l'espérance. Lui acheter du rêve. Pouvoir enfin lui donner tout ce dont elle avait envie, en silence, sans jamais le montrer. Mais elle semblait heureuse, finalement. Elle se complaisait dans cet univers si familier. Question de facilité : elle n’avait pas à se débattre, à lutter. Tout lui était d’une facilité extrême. « Elle est chez elle ici » se disait-il. Et les autres, ses amis semblaient, eux aussi, prendre plaisir à mener cette vie. Pourtant lui, il était différent. Lui, il avait un avenir, un destin. Les choses allaient changer. Il allait partir, retourner en France, la mère-patrie, et là, tout serait de nouveau possible. Là-bas, c’était certain, ce serait mieux.
C’était la seule chose à faire, partir, et partir seul. Il emprunterait le prix du billet d’avion. Demain, il irait réserver une place en économique, un aller simple. Au plus tard dans quinze jours, il serait parti. Quitter enfin cette folie, c’était tout ce qui lui importait maintenant.
Alors il regarda intensément le muret crasseux, devant lui. Lentement il ouvrit sa canette de bière. Il en but une gorgée. Il reposa la canette, respira profondément. Il jeta un coup d'œil à l’enseigne usée par le temps. Il fallait que le stress retombe.
« Allez, ce n'est rien, ça va passer. Demain, ça ira mieux. Finalement je l’aime mon île. »
Kim qui passait devant la piscine lui fit un clin d'œil. Il ferma les yeux, et s’assoupit lentement, un petit sourire dessiné sur les lèvres. Il faisait chaud sous le soleil de Kenting.

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16:15 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : American dream, Taiwan, nouvelle, ecriture, litterature, roman, Kenting
23 janvier 2007
Adaptation : suite...
Voici donc l'adaptation de la nouvelle précédente (American dream). La première se passait en Floride, nous sommes désormais dans le sud de Taiwan, à Kenting...
Je sais que la concentration est difficile sur le net et j'ai donc décidé de vous proposer cette nouvelle en deuxc volet. Première partie aujourd'hui, la suite dès la semaine prochaine ou un peu avant. Cette version est un peu plus longue que la précédente et s'intitule "Sous le soleil de Kenting". Tout un programme.
N'hésitez pas à me dire quelle version vous préférez.
Sous le soleil de Kenting
« Mais qu’est-ce que je fous ici ? » Ça lui était venu comme ça. C’était sorti tout seul. Presque sans y penser, dans un raclement de gorge. Il en était d’ailleurs un peu étonné lui-même. Pourtant, à bien y réfléchir, il y avait du vrai dans ses paroles. Il y a toujours du vrai dans la spontanéité. Mais c’était plutôt cet excès d’humeur qui l’avait choqué. Ça ne lui ressemblait pas, tout le monde aurait pu en jurer. Alors quoi ? Pourquoi, au fond, se posait-il cette question ? Pourquoi cette pensée issue du plus profond de ses entrailles remontait-elle soudain à la surface ? Il voulait maintenant en savoir la cause. Tout n’était-il pas parfait ici ?
En plein océan pacifique, en dessous du tropique du Cancer, à la pointe sud de l’île de Taiwan dans cette minuscule ville de Kenting, il était allongé sur un relax, son relax, au bord de la piscine. C’était le rêve. Une vie paradisiaque, des vacances à longueur d’année. Une existence que la plupart des gens lui auraient enviée. Il appelait ça le rêve taiwanais, par opposition dans son esprit au rêve américain.
Pour beaucoup, le rêve taiwanais n’évoque rien. Et cela pourrait même prêter à faire sourire. Mais pour lui, c’était quelque chose. Son rêve taiwanais à lui, il avait un prénom, Kimberley, et une fine silhouette. C’était la poursuite de ce rêve qui l’avait poussé à venir s’installer ici cinq années auparavant. Kim et lui s’étaient rencontrés en France, à Paris au cours de l’une de ces soirées qu’il n’affectionnait pas particulièrement. Ce soir-là, il avait décidé d’être sociable. En effet, la sociabilité ne lui venait pas naturellement. Pour beaucoup, aller à la rencontre des autres est naturel. Une sorte de plaisir, de bien-être, parfois de curiosité. Mais dans son cas, cela n’allait pas de soi. Il fallait qu’il y pense, qu’il se fasse une raison, qu’il le décide. Il avait donc bu, beaucoup peut-être, en tout cas assez pour se désinhiber, pour donner l’impression qu’il était dans son élément. Et ça marchait à tous les coups.
La jolie Kim l’avait remarqué la première. Mais elle avait surtout vu en lui un beau parleur, trop saoul pour être élégant, trop mal assuré pour la séduire. Et c’était bien dommage car elle aurait pu, en d’autres circonstances le trouver mignon. Elle avait 25 ans, elle fêtait la fin de ses études en France. Lui, il avait, depuis l’autre bout de la pièce, entendu son rire, extravagant. Puis il l’avait entendue s’exprimer, entourée de quelques types qui, comme lui, étaient déjà sous le charme d’un fort accent étranger dans un français, grammaticalement plus que correct. Mais il était pour lui hors de question de se mêler à ce groupe affable. Par principe. Alors il avait attendu. Un bon moment. Il avait attendu le bon moment pour l’aborder. Lui parler de tout, de rien. Comment aurait-il pu tenir une vraie conversation, lui qui ne sortait que rarement de son quartier, qui n'avait presque aucune expérience du monde. À cette poque-là, le nom e Taiwan ne sonnait pas vraiment d’une manière familière à ses oreilles, c’était un mot dénué de toute référence. En fait, il n’aurait pas su situer cette île avec précision sur une mappemonde. Bref, il était tout le contraire de Kimberley. Et puis, il n’avait pas l’habitude des étrangères, qui plus est, si elles étaient belles. Il avait 28 ans, il n’avait pas de vrai boulot. Ce ne fut que le lendemain, plus sobre, qu’il l’avait croisée à la terrasse d’un café du XIIIe arrondissement, prétextant un effet du hasard. Au fil de la conversation qui s’était installée entre eux deux, il avait réussi à la faire sourire. Ils s’étaient trouvé des points communs. Le désir d’aimer. C’était aussi dans le brouhaha et l’air chargé de tabac de ce café de quartier qu’il avait appris que Kimberley ce n’était pas son vrai prénom. En réalité elle se prénommait Yiling, mais la plupart des Taiwanais qui voyagent ou qui ne voyagent pas d’ailleurs, choisissent de se faire appeler par un prénom occidental qu’ils se choisissent. Un prénom plus facile à retenir pour qui ne connaît le chinois mandarin selon eux. Et ça avait suffi. Suffit à le décider à suivre Kimberley, là-bas, non pas dans la capitale Taipei, mais à la pointe sud de l’île.
Il s’était alors dit que le destin fait toujours bien les choses pour qui y met un minimum de bonne volonté. Il s’était dit que de toute façon, c’était un moyen comme un autre de découvrir le monde et pourquoi pas d’apprendre quelques mots de chinois. Ne lui avait-on pas répété à l’infini que cette langue aura une importance capitale, un jour. Il l’avait donc suivie, pour quelques mois sur un coup de tête, un coup de cœur. Et puis ce n’était pas une décision bien difficile à prendre dans sa situation. C’était comme des vacances prolongées et exotiques. De petits boulots en en allocations, il était déjà fatigué de vivoter, ne voyant aucune issue possible, à ce cercle qu’il qualifiait de vicieux. Cela faisait cinq ans déjà. Cinq ans à vivre dans ce motel, sous le regard bienveillant du propriétaire, le père de Kimberley, qui lui, rêvait tout de même d’un meilleur avenir pour sa fille, que cet homme de presque trente ans, vivant à la petite semaine, même s’il était un frenchy romantique.
Hou Jianmin Le père de Kim était un personnage. Et en son temps, il avait été novateur. Une quarantaine d’années auparavant, il avait eu l’idée de bâtir ici, à Kenting, un motel à l’américaine. Il n’y avait alors presque rien autour à l’époque, et surtout pas de touristes. L’Amérique l’avait toujours fasciné, ce qui était normal pour un homme de sa génération. Il avait passé sa jeunesse dans le culte d’une Amérique protectrice : le meilleur allié de Taiwan comme l’on disait à l’époque. Les Américains, il avait appris à les côtoyer. Surtout les soldats. En tant que fils de militaire, Hou Jianmin vivait dans les fameux « villages de garnisons » toujours situés à proximité des bases militaires, et réservés aux familles des combattants du Guomindang qui avaient lutté contre le communisme et qui s’étaient repliés sur Taiwan en 1949. C’est là qu’on les parquait. Dans les années 60, lui, Hou Jianmin était un véritable héro dans l’équipe locale de baseball . Et il rencontrait souvent des GI stationnés sur l’île, à l’occasion de matchs qui n’avaient que d’amicaux que le nom. Et c’est de cette manière-là qu’il avait développé une certaine amitié pour les étrangers en général. Et le rêve américain, Hou Jianmin y croyait dur comme fer encore aujourd’hui, et malgré son âge. Le père de Kim arborait toujours un petit air fougueux. Quelque chose dans le regard. Quarante ans auparavant donc, avec toutes ses économies et celles empruntées à la famille, Hou Jianmin avait créé le premier motel de la région, et surtout le premier motel avec piscine. Il croyait au tourisme. Le père de Kim était alors persuadé que les Américains qu’il connaissait si bien viendraient en masse. Mais on ne pouvait pas dire que cette idée fut la plus lumineuse de sa vie. Son motel aujourd’hui encore souvent à moitié vide attirait effectivement quelques touristes. Mais le gros de sa clientèle se composait d’Occidentaux venus s’installer pour des périodes plus ou moins longues, afin de profiter de leur sport préféré, le surf, ou de gagner un joli petit pactole en venant enseigner durant quelques années leur langue maternelle, l’anglais, dans un sud taiwanais pas vraiment séduisant à leurs yeux.
La suite dans quelques jours...

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10 janvier 2007
Adaptation
Comme promis je vous propose cette nouvelle écrite en 1999. Comme son nom l’indique cela se passe aux Etats-Unis. Je revenais d’un voyage en Floride. Et voilà ce que cela m’a inspiré. Alors vous me direz aucun rapport avec Taiwan. Et bien pas si sûr. Car je vous soumets ici une première version de cette nouvelle. Dans quelque temps, je posterai la seconde version qui ne se passe plus en Floride mais dans le sud de Taiwan. Vous pourrez alors comparer les deux versions et me dire laquelle vous semble la mieux… Bonne lecture
AMERICAN DREAM
Mais qu’est-ce que je fous ici ? »
Ca lui était venu comme ça. C’était sorti presque tout seul. Presque sans y penser, dans un raclement de gorge. Il en était d’ailleurs un peu étonné lui-même. Mais à bien y réfléchir, il y avait du vrai dans ses paroles. Il y a toujours du vrai dans la spontanéité. Mais c’était plutôt cet excès d’humeur qui l’avait choqué. Ça ne lui ressemblait pas, tout le monde aurait pu en jurer. Alors quoi ? Pourquoi, au fond, se posait-il cette question ? Il voulait maintenant en savoir la cause. Il n’était pas bien là, en Floride, allongé sur un relax, son relax, au bord de la piscine ? C’était le rêve. Le rêve américain.
Son rêve américain à lui, il avait un prénom, Kimberley, et une fine silhouette. C’était celui-là même qui l’avait poussé à venir s’installer ici deux années auparavant. Ils s’étaient rencontrés en France, à Paris au cours de l’une de ces soirées qu’il n’affectionnait pas particulièrement. Ce soir-là, il avait décidé d’être sociable. En effet, la sociabilité ne lui venait pas naturellement. Il fallait qu’il y pense, qu’il se fasse une raison, qu’il le décide. Il avait donc bu, beaucoup peut-être, en tout cas assez pour se désinhiber, pour donner l’impression qu’il était dans son élément. Et ça marchait à tous les coups.
La jolie Kim l’avait remarquée la première. Mais elle avait surtout vu en lui un beau parleur, trop saoul pour être élégant, trop mal assuré pour la séduire. Et c’était bien dommage car elle aurait pu, en d’autres circonstances le trouver mignon. Elle avait 25 ans, elle était en vacances. Lui, il avait, depuis l’autre bout de la pièce, entendu son rire, extravagant. Puis il l’avait entendu parler, entourée de quelques types qui, comme lui étaient déjà sous le charme d’un fort accent américain dans un français, grammaticalement plus que correct. Mais il était pour lui hors de question de se mêler à ce groupe affable. Par principe. Alors il avait attendu. Un bon moment. Il avait attendu le bon moment pour l’aborder. Lui parler de tout, de rien. Comment aurait-il pu avoir une vraie conversation, lui qui ne sortait que rarement de son quartier, qui n'avait presque aucune expérience. Et puis, il n’avait pas l’habitude des étrangères, qui plus est, si elles étaient belles. Il avait 28 ans, il n’avait pas de vrai boulot. Ce n’est que le lendemain, plus sobre, au détour d’un café qu’il avait réussi à la faire sourire. Ils s’étaient trouvé des points en commun. Le désir d’aimer. Et ça avait suffi. Suffit à le décider à suivre Kimberley, là-bas, en Floride. Il s’était dit que de toute façon, il améliorerait son anglais. Il l’avait donc suivie, pour quelques mois sur un coup de tête, un coup de cœur. Cela faisait deux ans qu’il était ici. À vivre dans cet hostel, sous le regard bienveillant du propriétaire, le père de Kimberley, qui rêvait tout de même d’un meilleur avenir pour sa fille, que cet homme de trente ans, vivant à la petite semaine, même s’il était un frenchy romantique. Était-ce donc que le rêve américain commençait à s’évaporer ?
Il se souvenait maintenant avec exactitude du moment où pour la première fois, bien avant que cela ne sorte comme on vomit ses tripes un soir de beuverie, il avait pensé : “Qu’est-ce que je fous ici?” C’était trois semaines auparavant. Il était assis exactement au même endroit, dans la même position, à regarder le muret qui lui faisait face, de l’autre côté de la piscine. Il n’y avait jamais pensé avant ce jour-là. Mais il le trouvait laid. Avant, il aimait les couleurs claires des façades des maisons de Fort Lauderdale. Il aimait se baigner dans cette piscine. S’allonger sur le sol brûlant, prendre le soleil, se laisser éblouir par le climat. Mais depuis trois semaines il ne voyait plus tout cela. Il remarquait davantage les lézardes qui parcouraient les murs. Il entendait plus distinctement les bruits provenant de la voie rapide qui séparait le petit hostel du supermarché. Il détestait l’enseigne de l’établissement qui n’avait toujours pas été repeinte. Et il y avait pire. Il commençait à haïr les autres locataires. Ceux qui, comme lui vivaient ici, de petits boulots, de rien, attendant de trouver mieux. Attendant. Les autres locataires étaient ses amis. Les seuls qu’il avait. Des compagnons, loin d’être triés sur le volet. Il détestait ce brave Ted, australien d’origine, qui vivait ici, depuis des lustres. Il faisait partie des meubles. La journée, il travaillait au bord de la plage, à quelques kilomètres de là. Il vendait des babioles aux touristes, aux vieux, à tous ceux qui venaient pour la qualité de vie incomparable de la Floride.
Ted vivait dans une chambre de dix mètres carrés qu’il devait partager avec de jeunes globe-trotters de passage. Cela lui importait peu, il dormait beaucoup, sauf quand il y avait de chaudes soirées. Dans cet hostel, beaucoup de Ted résidaient à l’année. Tous étaient issus du même moule. Venus, histoire de voir du pays, restés par manque d’argent ou de courage. Courage de recommencer ailleurs, encore une fois. C’était peut-être parce qu’il leur ressemblait tellement qu’il commençait à les renier. Comme dans un réflexe d’autoprotection. Et Kimberley ? Elle ne valait pas mieux que les autres, à déambuler toute la journée, à s’occuper plus ou moins de l’accueil des nouveaux clients. À sourire aux vrais touristes qui ne faisaient qu’une brève halte de quelques nuits. Aujourd’hui, elle ne l’excitait même plus. Bien qu’elle fasse de son mieux, arborant un short en jeans délavé qui laissait naître la base de ses fesses si bien faites. Pourtant, Kim était bien ce qui lui était arrivé de mieux. Sans elle il n’aurait pas survécu ici plus d’une semaine ou deux. Mais était-ce vraiment un bien d’avoir survécu ici, dans ce monde, qu’il ne jugeait pas comme faisant partie de la réalité. Son monde n’était pas inscrit dans la rationalité de cette fin de siècle, car cet univers bafouait les lois et les principes de vie du reste de la société. Pas de boulot stable, pas d’argent pour consommer, pas de productivité réelle. Être là, simplement. Et c’est précisément ce qui commençait à le miner sérieusement. Il rêvait désormais d’autre chose. Lui et sa compagne, loin, à travailler pour lui offrir de l'espérance. À acheter du rêve. Pouvoir enfin lui donner tout ce dont elle avait envie, en silence, sans jamais le montrer. Car elle semblait heureuse, ici, finalement. Tout comme les autres, ses amis, semblaient prendre plaisir à mener cette vie.
Mais lui, il était différent. Lui, il avait un avenir, un destin. Les choses allaient changer. Il allait partir, retourner en France, la mère-patrie, et là, tout serait possible. Là-bas, c’était certain, ce serait mieux. C’était la seule chose à faire, partir. Il emprunterait le prix du billet d’avion. Demain, il irait réserver une place en économique, un aller simple. Au plus tard dans quinze jours, il serait parti. Quitter enfin cette folie, c’était tout ce qui lui importait maintenant. Alors il regarda bien le muret crasseux, devant lui. Lentement il ouvrit sa canette de bière. Il en but une gorgée. Il reposa la canette, respira profondément. Il jeta un coup d'œil à l’enseigne usée par le temps. Il fallait que le stress retombe. “Allez, ce n'est rien, ça va passer. Demain, ça ira mieux. Finalement je l’aime bien ma Floride.” Kim qui passait devant la piscine lui fit un clin d'œil. Il ferma les yeux, et s’assoupit lentement, un petit sourire dessiné sur les lèvres. Il faisait chaud sous le soleil de Fort Lauderdale.

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07 janvier 2007
Mea Culpa
Je viens de passer la nouvelle "Paris-Taipei, Open Ticket" dans un correcteur d'orthographe professionnel... Et j'ai trouvé plus de 150 fautes d'orthographe, de grammaire et autres coquilles. Et tout cela évidemment en plus des fautes signalées par ce qui ont bien voulu le faire.
Mes excuses les plus plates à tous pour avoir mis en ligne un texte aussi "fautif". Cela ne devrait plus se reproduire, puisque j'ai conservé le dit correcteur....
PS.: Prochaine nouvelle dans quelques jours. Le temps de la passer au correcteur :)
18:30 Publié dans En attendant la suite... | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : Taipei, Taiwan, nouvelle, roman, histoire, expatriés, littérature
28 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Epilogue
Et voilà, fin de l'année, fin de l'histoire. Voici donci donc le dernier chapitre de "Paris-Taipei, Open ticket". En espérant que la fin plaise aussi à Maeva...
Maintenant que vous avez la nouvelle en entier, n'hésitez pas à me laisser vos impressions. Bonne lecture.
EPILOGUE
Je claque lourdement la porte dont la peinture rouge s’écaille de plus en plus. Je n’ai même pas jeté le moindre coup d’œil en arrière. À quoi bon. Je sais que Matt et John ne seront pas sur le pallier pour me faire leurs adieux. Le sac de toile beige que j’accroche sur mon épaule pèse lourd. Beaucoup plus que lorsque je suis arrivé. Il y a six mois. Alors que je marche dans la ruelle qui sépare l’appartement de l’artère principale, je scrute la moindre chose insignifiante, ayant le sentiment que c’est la derrière fois de mon existence que je pose le regard sur tout ceci. Je tente désespérément de me créer des souvenirs, de gaver ma mémoire de clichés extrême-orientaux. Mais je n’y parviens pas. Je n’y parviens plus. Déjà je me suis accoutumé. J’arrive sur Hoping East Road. À peine ai-je levé le bras, qu’immanquablement un taxi stoppe aussi net devant moi.
-Chiang Kai-Shek Airport !
-Ok, ok, répond prestement le chauffeur, d’un ton entendu.
Le taxi file maintenant à vive allure, se préoccupant bien peu des règles les plus élémentaires du code de la route. Les bâtiments défilent, les rues étrangement familières. C’est ainsi que je quitte Taiwan. Une journée des plus ordinaires. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Alors que nous entrons sur l’autoroute, le paysage me semble de moins en moins connu, à peine quelques réminiscences des panoramas entrevus à mon arrivée. Durant ces 6 mois, Taiwan s’est résumée pour moi aux rues de sa capitale. À l’exception de quelques trop rares escapades, au gré des coïncidences, je n’ai presque rien vu de ses côtes, de ses montagnes, de ses forêts, animal urbain que je suis. Mon cœur se serre. Je prends maintenant seulement toute la mesure de ma décision de partir. J’ai l’impression de perdre quelque chose.
Enfin, le chauffeur me fait signe que je suis arrivé. Je paie, récupère mon sac et m’engouffre dans l’aéroport. Cet aéroport flambant neuf est particulièrement impersonnel. Et c’est tant mieux, cela rend, quelque part, mon départ plus serein, moins mélancolique. Je fais enregistrer mes bagages. J’ai encore le temps de fumer une dernière cigarette, à l’extérieur bien sûr. Lisa voulait m’accompagner, tout autant que John mais cela n’était pas possible, ils devaient travailler. Leur présence m’aurait au moins évité de faire les cent pas, seul devant ces immenses portes vitrées. Je repense à eux d’une manière déjà nostalgique, et je revois également tous les autres, tous ces personnages, qui ont participé à ma vie taiwanaise. Et Kate aussi. Je souris. Je prends alors mon téléphone et compose son numéro, presque naturellement. Bizarrement, je ne ressens rien de particulier. Je laisse sonner. Une voix soudain familière dit « allo, allo ». Et je raccroche. Je sais désormais que Kate ne fait plus partie de ma vie. C’est au moment où j’ai entendu sa voix que je m’en suis rendu compte. Cela m’est apparu comme une évidence. Enfin. J’écrase cette dernière cigarette. Puis d’un pas rapide, je me dirige vers la douane. Arrivé devant l’agent, je tends mon passeport. Celui-ci, me le prend des mains très lentement. Il le feuillette, me jette un rapide coup d’œil, regarde de nouveau mon passeport. D’un mouvement ample, il le tamponne bruyamment, le referme soudainement et le pose devant moi, tout en tournant la tête. Ça y est, je suis parti. Cela résonne dans ma tête comme quelque chose d’irréel. Machinalement, tout en marchant, j’ouvre mon passeport. À côté du visa, le tampon de départ : 17 octobre. Six mois de ma vie résumés ainsi. L’interminable tapis roulant me transporte, paisiblement, fébrilement. Mon portable vibre. Ma main plonge dans ma poche. Li Yun. Je ne lui ai même pas dit que je partais.
-Hi, Vincent. Ce soir je vais au cinéma. Est-ce que tu veux m’accompagner ?
-Salut, Li Yun. Je suis vraiment heureux d’entendre le son de ta voix. Je suis désolé pour ce soir, je ne pourrai pas venir. Je pars pour deux semaines. Je te rappelle dès mon retour, ok ? Au fait, tu te souviens de ton amie Hsiao Mei ? Est-ce que la chambre est toujours à louer ? J’aimerais bien habiter avec des Taiwanais.
-Oui, c’est toujours libre.
-Peux-tu lui dire que je suis intéressé. J’ai quitté l’appartement de Hoping. Si c’est bon pour elle, je prends la chambre dès mon retour.
C’est ainsi que j’ai pris ma décision de revenir. Dans deux semaines. Li Yun sans doute. Et puis une envie de découvrir cette île pudique, d’y laisser l’emprunte de mes désirs, de mes espoirs. Deux semaines. Le temps de m’imprégner des « villes invisibles ».

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05:05 Publié dans Paris - Taipei, Open ticket | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : Taipei, Taiwan, nouvelle, roman, histoire, expatriés, littérature
21 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 8
Courage, nous en sommes à l'avant dernier chapitre.
La sonnette retentit. Dix heures du soir. Cette alarme au son monocorde annonce la fin de mon dernier cours de français de la journée. Je suis épuisé. Comme chaque soir ou presque, j'efface le tableau noir sans entrain, puis range rapidement mes affaires posées sur le bureau étroit. Je salue les derniers élèves, éteint les néons de la salle de classe. J’ai tout à coup conscience de la puissance du destin, de ses détours, le sentiment que l’on emprunte toujours des chemins de traverse, une volonté alambiquée qui nous échappe, impossible à maîtriser. Qui aurait cru qu'un jour je me retrouve dans la position du professeur. Ici, tout est possible. C'est peut-être ça la clé. De ce que j'ai pu voir, chaque étranger, chaque Occidental qui vit sur cette île a plus ou moins le même sentiment que tout peut arriver, que l'on peut encore partir de rien et aller haut. Je ne rencontre pas le fatalisme qu'il peut y avoir en France. À Taiwan, chacun croit en des jours meilleurs, chacun croit en sa chance, comptant sur ses propres forces. Discrètement, je remets le cahier d'appel à la secrétaire et me dirige vers l'ascenseur. Mon téléphone sonne. Sur l'écran digital, s'affiche le nom de « Lisa ». Je décroche.
-Salut Lisa !
- Hi, Vincent ! Tu as terminé tes cours ? Ça te dirait de venir boire un verre ? Je ne suis pas très loin de ton école. Je suis au 45 avec Josh. Tu nous rejoins ?
- Ok, j'arrive, mais je vais d'abord passer chez moi et prendre une douche rapide. On se voit dans une heure ! Une heure plus tard, je me retrouve effectivement devant le 45. Je gare rapidement mon scooter pas très loin de l'entrée, fais quelques pas et monte rapidement le petit escalier étroit et sombre. En haut, ce n'est pas l'ambiance des grands soirs bien qu'il soit déjà onze heures. Il faut dire que ce n'est pas le week-end non plus. Disons que pour un soir de semaine c'est pas mal ! Je cherche Lisa des yeux. À gauche, puis à droite. Je l'aperçois alors qu'une serveuse vient tout juste de poser une bouteille de bière sur sa table. Je tire la chaise et m'assois en face de Lisa. Elle semble surprise de me voir, mais tout de suite, affiche un large sourire comme elle sait si bien le faire.
- Josh n'est pas là ?
- Non il est parti il y a une demi-heure. Il était fatigué, il a préféré aller se coucher. Lisa me prend les deux mains et les met au creux des siennes. Elle me fixe droit dans les yeux, l'air soudain grave.
- J'ai quelque chose à te dire ! Tu ne vas pas me croire. Je suis amoureuse. Je suis tout à coup soulagé. Je m'attendais à tout autre chose.
Alors je souris avec elle. Il y a quelques semaines de cela, Lisa, n'en pouvait plus. Elle était même prête à ne plus croire à l'amour, à la vie. Et ce soir, tout cela n'est plus qu'un vieux souvenir. Elle a tourné la page très vite. Cela ne m'étonne qu'à moitié. Lisa n'est pas le genre de personne à laisser tomber. Comme si tout à coup, elle en avait eu assez d'être triste, comme si elle avait mis un terme à son caprice de petite fille. Je me dis que c’est le genre de filles que j’admire, avec qui j’aimerais être. Je regrette les préférences sexuelles de Lisa. J’ai toujours aimé les femmes fortes. Celles qui pensent que lorsque l’on a rien, on n'a rien à perdre. Du genre à rester bien face à la vie, quoi qu’il arrive, pour le meilleur et pour le pire. Je m’éternise là, à la dévisager. Je nous revois, il y a six mois, ici même. C’était notre première soirée ensemble. Je repense à pas mal de choses, des évènements insignifiants, des trucs de la vie de tous les jours, de ma vie ordinaire à Taipei. Et que je trouve maintenant exaltants. Alors je ne sais plus. Si je vais rentrer en France ou pas. Et si c’est le cas, pour combien de temps. Que représenteront pour moi ces six mois passés à Taiwan dans dix ans ? Et si je restais ? Mais rester pour faire quoi ? Continuer d’enseigner le français ? Je souris, mais les yeux dans le vague, me perdant dans les méandres de mon esprit. Je m’attarde ainsi, l’espace de quelques secondes. Puis reviens brusquement à la réalité. Lisa boit doucement une gorgée de bière. Elle me regarde, elle aussi, et m’interpelle :
- Quoi ? À quoi tu penses ?
- À rien ! C’est qui cette fille ? - Tu veux dire « femme ». C’est très différent. Elle marque une pause. Tripote son verre et me fixe à nouveau. Elle reprend d’une voix soudain toute douce, sur le ton de la confidence :
- Cette fois c’est différent. Tu vois, elle n’est pas une de ces filles insouciantes. Elle sait ce qu’elle veut. Elle est plus âgée que moi… Elle s’appelle Angie. Elle a été mariée, elle a divorcé.
- C’est une Taiwanaise ?
- Oui, elle est originaire de Tainan. Mais elle travaille à Taipei pour une société d’import-export.
- Alors tu ne rentres plus au Canada ?
- Of course not ! C’est la vie !
Je la sens heureuse. Et ça me fait plaisir pour elle. Un vrai sentiment altruiste, comme j’en suis rarement capable. Trop souvent, j’ai tout ramené à ma petite personne. Ce soir j’ai envie d’être heureux pour quelqu’un, pour Lisa. Alors avec un entrain soudain, je prends son verre, le lève devant ses yeux et dit : « Ça se fête ! ». Deux heures plus tard, Lisa et moi, nous retrouvons devant l’entrée d’un autre pub. Je pousse la lourde porte. L’ambiance y est toute différente. Beaucoup plus Loundge. Les lumières sont tamisées à l’extrême. Le bar, trônant sous un halo de lumière est presque désert. Mais ce soir nous n’avons besoin de personne d’autres. Nous commandons des cocktails bien savants et nous installons confortablement sur une large banquette. Le CD qui passe est un remix de vieilles chansons du Shanghai des années 30, version techno. La bière « Qing dao » a envahi les tables des soirées, détrônant même parfois la fameuse « Taiwan Beer ». Un retour aux sources à l’heure où le gouvernement est plus indépendantiste que jamais ? La Chine est à la mode sur l’île sécessionniste. L’île rebelle selon l’appellation du gouvernement de Pékin. Mais rebelle contre quoi ? Contre qui ? Ici on veut seulement vivre comme on en a l’habitude. Je ne suis pas en état de pousser la réflexion plus avant. Lisa et moi avons déjà pas mal bu. La tension retombe à présent, et l’atmosphère intimiste du lieu a bien calmé notre euphorie du départ. La serveuse dépose les boissons sur la table basse et s’éclipse prestement, comme si elle ne voulait pas déranger notre intimité. Peut-être pense-t-elle que nous sommes deux amoureux en train de flirter, faisant durer le plaisir des prémices, reculant le moment inéluctable du corps-à-corps. Tout laisse à croire qu’il en est ainsi. Notre proximité, notre promiscuité. Lisa, les jambes allongées, repose lourdement contre mon épaule. Taiwan. Que représente cette île à mes yeux ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a trois visages féminins. Celui de Kate, bien sûr, celle qui m’a en quelque sorte amené ici. Lisa, évidemment, celle qui aura été mon initiatrice, et Li Yun, plus indéfinissable, une relation non aboutie, à déterminer. Alors que nous sommes dans cette ambiance, je me sens d’attaque pour aborder avec Lisa un sujet grave. Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de parler de moi, de m’extérioriser, comme si partager mes sentiments me permettrait d’éprouver une certaine légèreté. Mais je ne sais pas par où commencer. Lisa regarde fixement devant elle, perdue dans son nouveau bonheur. Pourtant, je ne peux m’empêcher de déclarer :
- Je vais bientôt partir ! Le regard toujours perdu ailleurs, elle me répond pourtant du tac au tac.
- Mais tu vas vite revenir, pas vrai ?
- Je ne pense pas non. Matt et John sont partis. Ce n’est plus comme avant. Et puis, je crois que j’ai fais le tour… Tu sais pourquoi je suis venu à Taiwan ?
- À cause de kate. - Ouais. Ça veut dire que je suis venu ici pour de très mauvaises raisons. Et que finalement, je n’y ai peut-être pas ma place. En tout cas, je ne la trouve pas.
- Parce que tu crois que les étrangers viennent ici, pour Taiwan ? Mais tout le monde vient ici par hasard. Nous sommes tous des échoués. Cette île et Taipei en particulier n’ont jamais attiré personne. Le nom de Taipei n’évoque rien. Ce n’est pas New York ou Paris. Mais c’est bien mieux que cela. Je compare souvent cette ville à une femme pudique. Elle ne montre pas ses atouts. C’est à chacun d’entre nous de les découvrir, tout doucement. Et après il est trop tard. Une fois que tu es tombé amoureux d’elle, tu ne peux plus t’en passer. Taipei se vit de l’intérieur. Observe autour de toi ! Ce n’est pas en faisant le touriste que tu tomberas sous son charme. Mais regarde-la au fond des yeux et laisse-toi le temps de la découvrir. Ne t’arrête pas à ce que tu vois de ses rues, de ses bâtiments. As-tu déjà lu « les villes invisibles » d’Italo Calvino. Marco Polo décrit au Grand Khan des villes imaginaires qu’il est sensé avoir visitées au cours de ses multiples voyages. Mais toutes les villes qu’il décrit n’existent pas, du moins pas physiquement. Taipei aurait pu faire partie de ces villes invisibles. C’est une cité de l’esprit. Toute cette île s’est construite sur des désirs. Chacun y est venu un peu par hasard, mais y a apporté ses envies, ses espoirs. C’est comme ça depuis le début et ce n’est pas terminé. Nous aussi nous construisons cette cité avec nos envies.
Je suis complètement étourdi par les mots de Lisa. Je ne savais pas qu’elle aimait autant Taipei. Surtout, je ne savais pas qu’elle pouvait avoir une réflexion sur cette ville. J’avais l’impression que tous les étrangers se contentaient de vivre ici. Cela me fait une sorte d’électrochoc. Regarder Taipei dans les yeux. C’est certainement ce que je n’ai pas fait. Je l’aie effleurée tout au plus.
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13 décembre 2006
Chapitre 7
Je tourne le coin de la rue. Tout devient plus calme. Dans cette petite ruelle, plus de magasins, plus de vendeurs ambulants, seulement le bitume bombé et les entrées d'immeubles dont la surveillance est confiée, la plupart du temps, à des militaires en retraite qui passent plus de temps à regarder le petit téléviseur posé sur la banque ou à somnoler qu’à vérifier les allées et venues. Sur les trottoirs, des scooters garés çà et là. Les câbles tissent leur toile le long des façades. Je pousse la porte rouge qui grince aussitôt. J'entrouvre la porte-fenêtre donnant sur le salon. John est confortablement installé dans le sofa, les yeux fixés sur la télévision. Il me remarque à peine, absorbé qu'il semble être par ce qu’il se passe à l’intérieur du petit écran.
- Salut John ! - Salut ! - Qu'est ce que tu regardes ? - Je ne sais pas !
Alors, je pose mes brioches et mes guotie sur la table, et commence à manger. Au bout de quelques minutes, j'en ai fini. John me regarde et appuie sur un bouton de la télécommande, la pièce est alors plongée dans le silence. Il tend le bras, appuie sur un autre bouton, celui qui contrôle la chaîne stéréo et sélectionne une de ses musiques favorites : le Requiem de Mozart. Nous aimons tous les deux beaucoup cet air et sur nos visages se lit le contentement. Pas seulement d'écouter cette musique, mais aussi de se sentir à son aise ici. Pendant un long moment nous n'osons rompre cette quiétude sublime. Puis tout d'un coup, John lance :
- Tu ne travailles pas ce soir ? - Non, nous sommes jeudi ! - Ah oui, c'est vrai.
Il sort une cigarette du paquet posé sur la table, l'allume avec le briquet qui se trouve juste à côté. Énergiquement, il tapote le briquet sur le coin de la table basse. Il inspire une longue bouffée qu'il recrache aussitôt. Je le sens nerveux tout à coup. C'est alors qu'il se décide à lâcher :
- Le mois prochain, je déménage. Je vais habiter avec May.
Il me regarde fixement. Mais comme je ne dis rien, il ajoute :
- De toute façon tu vas bientôt quitter Taiwan, non ?
Je me contente de hocher la tête. J'avais presque oublié. La vie quotidienne m'avait fait presque oublier. John a pourtant bien raison. Déjà cinq mois que je suis à Taiwan. Et que ferais-je le mois prochain ? Vais-je rentrer en France, simplement, fermer la parenthèse ? Ou bien décider autre chose. Je lève les yeux sur John. Je le vois, désolé pour moi. Il sait que le départ de Matt m'a affecté. Lui, il a l'habitude. L'habitude de voir partir les autres. Alors, il est toujours un peu plus distant, un peu plus méfiant avec ses sentiments. Il a appris à se préserver. Avec son tact si british, il est « so kind ». Déjà, il regrette presque ses paroles. Alors, je l'aide, lui rend la tâche plus facile.
- C'est vrai, je vais bientôt rentrer chez moi ! Ne t'inquiète pas.
Et après avoir marqué une pause, je reprends :
- Tu te décides enfin à vivre avec May, hein !
John et May se sont rencontrés il y a plus d'un an. Elle est étudiante. Cela fait six mois qu'ils parlent de vivre ensemble. Au début chacun des deux avait des raisons de ne pas sauter le pas. John avait peur de perdre sa liberté, de ne plus pouvoir faire ce que bon lui semble, comme rentrer au petit matin complètement saoul. Pour May, c'était plutôt la crainte du-qu'en-dira-t-on. La peur aussi de la réaction de ses parents, lorsqu'elle leur annoncerait qu'elle veut vivre avec un Occidental qui de surcroît est « seulement » prof d'anglais. Mais peu à peu, l'un et l'autre ont fait un pas en avant, à coup de concessions, même si pour eux il s’agit de tout autre chose. Et les voici aujourd'hui, heureux. Prêts à continuer, à deux. À ce moment-là, quelqu'un cogne à la porte. Les coups sont puissants, rapides et persistants. John se lève le premier et ouvre la porte. Lisa fait son apparition, la tête rentrée dans les épaules, le menton baissé, ses cheveux semblent lui manger le visage. Elle tient son petit sac à main comme si celui-ci pesait une tonne. Son attitude a quelque chose d'indéniablement masculin. Le Rimmel qui a coulé lui dessine de larges poches noires sous les yeux, comme si elle portait un masque pitoyable. Sans un mot, Lisa pénètre dans le salon, laisse tomber son sac à ses pieds, puis s'assoit lourdement dans le fauteuil. Elle a l'air assommée. John se précipite dans la cuisine et revient quelques instants plus tard. Il tend à Lisa un grand verre d'eau. De ses yeux rougis par le chagrin, quelques larmes perlent encore. Elle semble si fragile tout à coup. Lisa empoigne le verre, le porte à sa bouche et le vide d'un trait.
- Hier j'ai vu Hsiao Yu !
À chaque mot ou presque sa voix est entrecoupée de sanglots. Elle marque une pause. Comme si parler lui faisait mal. Comme si elle revivait tout cela.
- Nous sommes allées au pub hier soir. On a pas mal bu. Et puis je l'ai raccompagnée chez elle en scooter. Je la sentais bizarre, déjà tout au long de la soirée, elle évitait mon regard, elle était un peu fuyante. Elle me parlait le moins possible. Arrivées à la porte de son immeuble, elle m'a dit qu'il fallait qu'elle me dise quelque chose. C'est alors que j'ai su que c'était la fin. Nous sommes montées. Et là elle m'a dit toute la vérité. Vous comprenez, cette fille, je l'aime !
Lisa nous dévisage, John et moi, de ses yeux humides de larmes. Nous ne savons quoi dire. Nous ne pouvons qu'écouter, un peu émus nous aussi. Lisa est notre amie. Elle continue :
- Hsiao Yu m'a dit que le week-end dernier, quand elle est rentrée chez ses parents, ils lui ont présenté un mec. Elle n'a pas eu le courage de leur dire qu'elle aimait une fille. Elle n'a eu le courage de rien. Elle a juste longuement discuté avec sa mère. Et pour finir elle a dit oui. Oui au mariage. Vous vous rendez compte ? Hsiao Yu va se marier avec ce gars. Juste pour faire plaisir à ses parents.
Je comprends le désespoir de Lisa. Elle qui pensait qu'avec Hsiao Yu tout était possible. Qui avait rêvé de l'emmener au Canada. Elle qui rêvait de vivre à deux, tout simplement, comme les autres, comme John. Une fois de plus, elle se sentait trahie. Car ce n'était pas la première fois. Alors Lisa continue de parler, de nous raconter les détails de la journée d'hier. Son interminable discussion avec Hsiao Yu, leur engueulade et leur séparation. John et moi sommes ses confidents. Comme elle le dit elle-même, ceux à qui elle peut tout dire, comme des grands frères. Plus Lisa parle et plus je perçois combien elle est affectée par cette rupture, peut-être plus que par les autres, toutes celles qui ont précédé. Je comprends que longtemps, Lisa a aimé jouer. Jouer avec les filles, passer de l'une à l'autre, une soif d'aventure. Je ne dirais pas une soif d'aventure sexuelle. En tout cas, pas uniquement. C'est cela qui l'a amenée du Canada à l'Amérique Latine et d'Amérique Latine à Taiwan. Le goût d'ailleurs, la nécessité du changement. Hsiao Yu aura été celle qui lui a fait comprendre qu'elle désirait maintenant se poser. Elle aura joué le rôle de révélateur. Mais Hsiao Yu n'a souhaité que jouer ce seul rôle là. Elle n'en a pas voulu d'un autre. Elle n'a pas voulu pousser plus loin son histoire avec Lisa. Elle n'a pas voulu d'un destin atypique, elle a préféré le paraître à l'être comme beaucoup de font. Rester dans la norme, car elle est la norme. Différence de conception aussi, peut-être. Je viens d'une civilisation où l'individualisme est encouragé, où le bonheur est personnel, où l'individu peut avoir raison par rapport au groupe. Alors qu'ici, c’est tout le contraire, dans ce pays imprégné de confucianisme, rien n'a plus de prix que la volonté du groupe, de la famille, et qu'importent les désirs personnels. Peu de place laissée aux aspirations et au rêve. Pourtant la société se transforme, peu à peu, avide de se mettre en conformité avec des valeurs qu’elle voudrait siennes, ici et maintenant. Et les concepts ancestraux doivent s’estomper au fur et à mesure. Mais la route est encore longue et Hsiao Yu n'aura pas échappé à la règle tout simplement. Bien sûr, pour Lisa cela est difficile à admettre, cela la touche trop personnellement. Alors, elle continue de pleurer et elle s'énerve de plus en plus. Elle s'énerve contre Hsiao Yu, contre les Taiwanais, et contre la terre entière. Il s'agit là bien plus d'une détresse que d'une véritable colère. Nous le savons bien. Au bout de quelques heures et de nombreuses cigarettes consumées, le calme revient quelque peu. La maison a retrouvé une ambiance plus rationnelle, plus sereine. Lisa a pris une décision. Celle de rentrer à Toronto. Elle dit qu'elle est fatiguée de voir le monde, que cette fois, elle a été trop déçue. Je la laisse parler. Mais je sais au fond de moi, que ce ne sont, venant de sa part, que des mots. C'est n'est pas dans son caractère. Et passé ce moment de désespoir, sa nature reprendra le dessus. Car on reprend toujours le dessus. Parce que la vie continue, qu'elle ne peut pas s'arrêter. Les blessures se referment toujours, c'est seulement une question de temps. Lorsque Matt est parti, je pensais que tout serait différent après et en disant différent, je pensais : moins bien. Et puis le temps a passé. Bien sûr, je pense toujours à lui. Il est une part de moi-même désormais. Mais ma vie continue ici, comme elle continue pour lui là-bas. C'est ce que je raconte à Lisa, qui m'écoute, même si je ne sais pas si, au fond d'elle, mes paroles rencontrent un quelconque écho. Il se fait tard, et comme l'atmosphère est moins lourde, John propose que nous sortions boire un coup, histoire de se changer les idées, de prendre l'air et d'aller voir des gens. Lisa hoche la tête. Nous sortons tous les trois sur le champ.
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06 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 6
Après quelques minutes à déambuler à travers les allées étroites du magasin, je me dirige vers la caisse, mon panier débordant de boissons alcoolisées.
De retour à l’appartement, d’innombrables bouteilles ont déjà trouvé une place sur la large table de la pièce principale. Le frigo est, lui aussi, envahi de breuvages auxquels viennent s’ajouter quelques packs de Taiwan Beer : Ma marque favorite depuis le jour où le chanteur Wu Bai en a vanté les mérites à la télévision. Preuve incontestable de la pertinence publicitaire. Tout est fin prêt. John et moi ayant fait les courses et ayant prévu large, il ne nous reste plus qu’à attendre les premiers invités et surtout Matt, avant que la fête ne commence réellement. Pour patienter, j’insère un CD de Danny Brillant dans le lecteur, pour me mettre dans une ambiance de swing et afin d’éviter de sombrer dans la torpeur alors que la soirée doit débuter d’ici peu. John, quant à lui, s’enferme dans sa chambre pour revêtir sa plus belle tenue de soirée, dans un style, le connaissant, des plus british.
21h15, les premiers invités font leur entrée. Au bout d’une demi-heure, la pièce principale est moins clairsemée. L’ambiance se réchauffe. Au passage je change de registre musical et montant un peu le volume de la chaîne stéréo, Zhang Zhengyue nous abreuve de paroles presque puériles, mais dont les mélodies conviennent, me semble-t-il parfaitement à l’insignifiance de la situation. Au fur et à mesure que la soirée avance, j’ai l’impression que l’appartement rétrécie d’autant. L’espace est maintenant submergé d’une sorte de brume odorante, subtil mélange de fumées de cigarettes et d’herbe. Ce style de soirée ressemble à celles, innombrables, auxquelles j’ai déjà pris part, que ce soit ici ou bien en France. Les groupes se sont formés, chacun débattant avec sérieux ou du moins conviction de sujets parfaitement ordinaires. L’alcool aidant, le ton monte, et si l’on prend un peu de recul, on peut se faire une idée du brouhaha, des gesticulations, des attitudes des uns et des autres. C’est ce que je fais. Mon pêché mignon dans les soirées : faire le tour, capter des instantanés de vie nocturne. Mon screwdriver à la main, je m’élance.
Parmi les invités présents, j’en connais, personnellement, en définitive très peu. Pourtant, la majorité ne m’est pas totalement étrangère. Sous ses airs de mégapole, Taipei est indéniablement une petite ville si l’on considère la population occidentale. À croire que tout le monde fréquente exclusivement les mêmes lieux. John, vêtu d’un costume sombre et chaussé de ses indémodables Doc. Martins jaunes est assis sur le sofa aux côtés de sa copine May, tous deux en grande conversation avec un type tout habillé de Jeans. Je tourne la tête. J'aperçois deux filles et un gars discuter de la meilleure méthode pour apprendre le chinois mandarin. L'une d’elles fait partie de mon école. Accoudé contre le mur Josh avance son visage en direction de sa proie consentante de la soirée : Une jolie femme avec qui il n’a aucune difficulté à communiquer en mandarin. Je croise Ellen, la main sur l’épaule d’un Japonais ou d’un Coréen - j’ai du mal à les distinguer. Au centre de la pièce, quelques-uns dansent. Je pénètre dans la cuisine où je tombe sur Matt. Lui est en train de boire. Une ultime soirée noyée dans la tequila. Deux individus l’accompagnent et ingurgitent les verres à une allure soutenue. Me voyant, Matt lève son verre. Je fais de même. Il me regarde et me dit : « À toi, mon frère ».
La petite fête organisée est un véritable succès. L’appartement est plein à craquer et tout ce petit monde semble se complaire dans cette ambiance joviale. Lisa est là aussi. Je m’approche d’elle. Elle est rayonnante. Dans son dos apparaît Hsiao Yu, qui s’avance. Lisa ne manque pas de faire les présentations, un large sourire aux lèvres, et je serre la main de Hsiao Yu. Lisa me prenant le bras me demande :
- Matt ne va pas trop te manquer ?
Et je réponds par un :
- Qu’est-ce que tu penses ?
Je fais aussitôt volte-face et me dirige vers la table afin de me resservir un verre. C’est à ce moment-là que je vois Mary. Elle est une connaissance de Matt. Mary est de ces filles taiwanaises qui passent leur temps en compagnie d’étrangers. Elle est de toutes les sorties. Elle fait partie de cette catégorie qui parle l’anglais aussi bien que n’importe quel Américain, qui connaît tout de la culture anglo-saxonne. Ce qui m’ennuie en sa compagnie, c’est justement que tout ce qui l’intéresse tourne uniquement autour de la culture américaine. À croire que tout ce qui touche aux autres continents n’existe pas, une sorte de révisionnisme. Et j’entame une discussion avec elle qui ne mène nulle part, puisqu’elle me raconte combien Matt a de la chance de retourner aux Etats-Unis, combien elle l’envie. Je me retiens de lui dire ce que je pense : que Matt ne rentre finalement pas de gaieté de cœur et surtout que Détroit n’est probablement pas l’endroit qui peut faire le plus rêver aux Etats-Unis.
Sur cette entrefaite, une main tapote mon épaule. Je me retourne aussitôt. Li Yun ! Je plonge tout de suite dans ses grands yeux pétillants. Le visage éclatant de fraîcheur, Li Yun me salue d’un « hi » timide. Je la complimente sur sa tenue. Elle soulève lentement et majestueusement ses bras frêles, les place pratiquement à l’horizontale et tourne sur elle-même pour mieux me faire admirer sa robe noire. Je lui offre une bière et nous triquons.
Entre Li Yun et moi, tout est histoire de rendez-vous manqués. Par plusieurs fois nous aurions pu tomber amoureux. Mais le destin en a voulu autrement. Pas seulement le destin d’ailleurs. Li Yun a fait des choix. Comme par exemple de ne s’attacher à personne, sous aucun prétexte, histoire d’être libre de ses mouvements. Pouvoir partir quand elle le décide : « I do what I want, just like a man ». C’est ce qu’elle m’avait répondu une fois, alors que je lui demandais si ses parents ne souhaitaient pas la voir mariée rapidement, comme c’est le cas la plupart du temps dans les familles taiwanaises. L’obsession du mariage, preuve que la société est un peu à la traîne, par rapports aux bonds économiques et aux avancées en tout genre que connaît l’île. Tradition contre modernité, un dilemme bien plus problématique qu’en Occident.
Alors nous nous croisons au gré des occasions, comme deux acrobates virevoltent dans les airs, se frôlant parfois, parvenant à s’agripper à d’autres moments mais devant lâcher prise pour que les choses suivent leur cours. Aussi, lorsque nous nous retrouvons, c’est un perpétuel jeu de la séduction. Ce soir nous nous effleurons.
Alors que Li Yun et moi discutons, nous coupant toujours un peu plus du monde qui nous entoure, je me rends soudain compte que le ton monte à l’entrée de l’appartement. Puis la musique est stoppée nette. Je m’avance. Matt, complètement ivre est retenu par John. Face à eux, deux policiers, dont l’un, plus petit que l’autre parle sur un ton vindicatif, caché derrière des lunettes fumées et à l’abris de sa casquette. Les choses semblent s’envenimer. On m’explique que les voisins ont fait appel à la police à cause du bruit. D’autres personnes interviennent et se mêlent à la dispute. Bientôt les voisins furieux, en chemise de nuit font aussi leur entrée. L’appartement se transforme en une magnifique scène de théâtre digne de Molière. Puis les choses paraissent se calmer.
Il est 3h00 du matin. La police fait évacuer les invités. La soirée se termine ici. Certains rentrent chez eux, déjà épuisés, alcoolisés aussi. Les plus courageux décident de continuer en se rendant dans un club à la mode. Matt est de ceux-là. Lisa aussi. Au passage, elle me fait signe de la suivre. Je me tourne vers Li Yun. Rapidement l’appartement est vidé. Seuls John et May sont restés mais sans dire un mot, ils disparaissent dans la chambre de John. Je me dirige vers le lecteur de CD, choisi un disque du groupe «Texas» et viens m’asseoir près de Li Yun.
L’alcool, la fatigue, je m’enfonce de plus en plus dans le sofa si avachi, décoloré, lui aussi fatigué. Je sens l’épaule de Li Yun se coller contre ma tempe. Je souffle. Je repense à mon arrivée sur l’île, à cette journée où Matt, John et moi avions pris nos scooters et fait une expédition dans la montagne, où nous nous étions baignés. Des souvenirs remontent, des visages défilent. Je songe à Matt qui partira demain. La mélancolie s’installe, l’impression d’un âge d’or qui se termine. Comme si elle pouvait accéder à mes pensées, Li Yun se fait plus tendre. Elle passe son bras autour de mon cou. Puis elle me caresse les cheveux, telle une mère consolatrice. Nous restons ainsi un moment. Combien de temps ? Le temps suffisant pour que les humeurs changent, que la magie de notre énième rencontre se produise. Au dehors, déjà le jour pointe. Une lueur bleuâtre envahie peu à peu la pièce au travers du verre dépoli de la porte-fenêtre. Li Yun se penche en avant, allume une dernière cigarette. Les volutes de fumée montent jusqu’au plafond. Cette dernière cigarette, elle ne la fume pas jusqu’au bout. Ses longs doigts l’écrasent délicatement. Elle boit une gorgée d’eau et me fait face. Lentement Li Yun avance vers mon visage ses lèvres fines. Je peux sentir son haleine chargée de nicotine, puis des effluves de son parfum me parviennent et aiguisent mes sens. J’entends sa respiration. Ses baisers sur ma joue gauche dérivent inévitablement en direction de ma bouche. S’ensuit une longue embrassade. Nous glissons, l’un contre l’autre sur le sofa. Ma main atteint le décolleté au dos de sa robe noire. Nos mouvements se font plus rapides. Nous nous complétons ; harmonie des gestes. Bientôt je vois son corps dénudé à la lueur du matin, une lueur qui rend ce corps presque irréel. C’est pourquoi je contemple Li Yun avec autant d’insistance. Son visage se contracte, ses mouvements se font plus saccadés, ses muscles se crispent. Et moi qui la regarde toujours, la reconnaissant à peine. Ses soupirs de plus en plus rapides se muent en gémissements. Mes mains sur ses reins, ses cheveux qui frôlent mon visage. Ses joues empourprées, son cou rougi, ses yeux clos, le frottement de sa peau. Nos mains s’entremêlent. Elle me repousse d’une force animale. Violence de l’acte. Ses doigts pénétrant mon épaule, ma main enserrant sa gorge. Et puis son corps soudainement lourd retombe sur moi. Et puis le silence. Le silence d’une matinée ensoleillée. Lentement nous nous extirpons du salon et nous enfermons dans la chambre.
J’en ressors quelques heures plus tard. Li Yun est toujours endormie. Je m’avance vers la cuisine, cherchant machinalement la boite de café posée dans le placard surplombant l’évier. En quelques minutes, la pièce est emplie d’une agréable odeur de café, acheté à prix d’or. Mon bol à la main, je m’installe dans le fauteuil. J’allume le téléviseur encastré dans la bibliothèque. Je passe rapidement d’une chaîne à l’autre. Je me fixe sur Discovery Channel. Dans un bruit sourd, un gros sac est expulsé depuis la chambre de Matt. Quelques secondes après, c’est Matt qui sort de sa chambre. Le gros sac à ses pieds, ses épaules encombrées de deux besaces plus petites. Je sais bien que c’est la dernière fois que nous nous voyons. À moins que. Qui sait. Matt, lui aussi s’en rend bien compte. Même si, d’un ton dynamique, il m’assure qu’il téléphonera, que nous allons nous envoyer des e-mails et que je pourrai aller le voir quand bon me semblera. Malgré tout cela, je sais pertinemment qu’au moment où il aura quitté cette pièce, nous vivrons dans des réalités différentes. Une fois qu’il sera là-bas et moi ici, nous n’aurons plus rien en commun mis à part les souvenirs. La séparation reste douloureuse, peut-être justement à cause de cette conscience, de cette sensation de rupture définitive. Nous nous embrassons, une dernière fois. Ne sachant trop comment nous dire adieu, nous restons longtemps dans cette posture. Puis sentant que c’est le moment Matt, me glisse à l’oreille : « Je dois y aller ». Nos yeux sont fuyants, tentant ainsi d’échapper à l’inéluctable. Nos regards finissent par se croiser, furtivement, mais c’est bien assez pour constater nos sanglots réprimés dans un sursaut de conscience masculine. Et comme il passe le pas de la porte, il me lance :
- Stay unsafe !
03:23 Publié dans Paris - Taipei, Open ticket | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, roman, Taiwan, Taipei, écriture
28 novembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 5
Longtemps, ils sont restés cantonnés aux sous-sols de la scène underground. Aujourd'hui seulement, ils parviennent à être davantage respectés, écoutés par une partie de plus en plus importante de la population insulaire qui est peut-être, elle aussi à la recherche d’un nouveau monde.
Un nouveau monde, l’expression résonne en moi comme un cri intériorisé, étouffé. Ne suis-je pas, moi, ici, justement, à la recherche d’un nouveau monde.
Allongé sur le canapé du salon, je me relaxe. Cette musique me permet une vague introspection. Je me laisse envahir, bercé par le flot de musique contrasté, harmonieux, et des paroles dont je ne comprends finalement que le refrain. Moment de détente privilégié avant que je ne commence à m’activer : rituel quotidien du professeur avant de se lancer dans l’arène, qu’est une salle de classe bondée d’étudiants pleins d’espoir. Enseignant de français. Voilà mon nouveau statut social. Cela ne me satisfait qu’à moitié. La sensation parfois douloureuse d’être un usurpateur, qui fait de sa langue maternelle, une qualité intrinsèque, une compétence. Le seul mérite du professeur de français que je suis serait finalement d’être né francophone. Mais cette francophonie innée, permet aussi de trouver du travail à Taiwan, ce qui n’est pas l’apanage de toutes les langues. Etre bien né compte aussi. Je regarde le plafond fraîchement repeint. L’appartement que Matt, John et moi occupons a bien plus fière allure comme cela. Lorsque nous avons emménagé, nous avons décidé de retaper cet appartement, d’en faire un lieu moins à la dérive, de protéger ce patrimoine en quelque sorte, qui a vu défiler des générations d’étrangers, comme nous en quête d’un ailleurs. Alors nous avons repeint les murs en blanc et les portes en bleu, recueillant l’approbation et le soutien financier de la propriétaire des lieux. C’est notre maison, l’endroit où chacun d’entre nous se sent protégé du monde extérieur. Chacun y apportant ses habitudes, c’est à se demander si c’est encore Taiwan. Plutôt un lieu hybride, apatride. Le bruit d’un klaxon à l’extérieur me fait sursauter et je tourne la tête. Le klaxon, encore qui déchire le silence de cette fin d’après midi. Je me lève, ouvre la porte-fenêtre et sort dans la petite cour intérieure. Le battant de la porte rouge s’ouvre violemment. Matt, je le reconnais au premier coup d’œil, fait pénétrer son scooter dans la cour de notre appartement. Il stoppe son engin, ôte son casque intégral bleu à la visière fumée et sa crinière frisée se répand sur ses épaules. Il me lance un : - Ho man ! Je t’ai cherché toute la journée ! - Qu’est ce qu’il se passe ?







