27 janvier 2007

Adaptation : suite (partie II)

La seconde partie de "Sous le soleil de Kenting"...

SOUS LE SOLEIL DE KENTING (II)

Il repensait à ses paroles : « Mais qu’est ce que je fous ici ? ». Était-ce donc que le rêve taiwanais dans lequel il s’était jeté à corps perdu commençait à s’évaporer ? Il parvenait maintenant à se souvenir avec exactitude du moment où pour la première fois, bien avant que cela ne sorte comme on vomit ses tripes un soir de beuverie, il l’avait pensé : « Qu’est-ce que je fous ici ? ». C’était trois semaines auparavant. Il était alors assis précisément au même endroit, dans la même position, allongé sur sa chaise longue, les jambes croisées et les mains disposées consciencieusement sur son nombril, à regarder le muret qui lui faisait face, de l’autre côté de la piscine.
Il n’y avait jamais pensé avant ce jour-là. Mais il le trouvait laid ce mur. Avant, il aimait les couleurs claires des façades des maisons de Kenting. Il aimait se baigner dans cette piscine. S’allonger sur le sol brûlant, prendre le soleil, se laisser éblouir par ce climat. Il se délectait de cette chaleur gorgée d’une humidité souvent oppressante. Mais depuis trois semaines il ne voyait plus tout cela. Il remarquait davantage les lézardes qui parcouraient les murs. Il entendait plus distinctement les bruits provenant de la voie rapide qui séparait le petit motel du supermarché. Il détestait l’enseigne de l’établissement qui n’avait toujours pas été repeinte. Et il y avait pire. Il commençait à haïr les autres locataires. Ceux qui, comme lui, vivaient ici, de petits boulots, de rien, attendant de trouver mieux. Attendant tout simplement. Les autres locataires étaient pourtant ses amis. Les seuls qu’il avait. Des compagnons, loin d’être triés sur le volet. Il détestait désormais ce brave Ted, australien d’origine, qui vivait ici, depuis des lustres. Ted faisait pour ainsi dire partie des meubles. La journée, il travaillait au bord de la plage, à quelques kilomètres de là. Il louait des planches de surf la journée et parfois, passait ses soirées à dispenser des leçons particulières d’anglais à des Taiwanais aisés qui pensaient que pratiquer la langue de Shakespeare faisait partie du domaine de l’indispensable, et même si cela n’avait aucune utilité pratique.
Ted louait à l’année une chambre de dix mètres carrés qu’il devait partager avec de jeunes globe-trotters de passage. Cela lui importait peu, il dormait beaucoup, sauf quand il y avait de chaudes soirées. Dans ce motel, beaucoup de Ted résidaient à l’année. Tous étaient issus du même moule. Venus, histoire de voir du pays, restés par manque d’argent ou de courage. Courage de recommencer ailleurs, encore une fois. C’était peut-être parce qu’il leur ressemblait tellement qu’il commençait à les renier. Comme dans un réflexe d’autoprotection.
Et Kimberley ? Elle ne valait pas mieux que les autres, à déambuler toute la journée, à s’occuper plus ou moins de l’accueil des nouveaux clients. À sourire aux vrais touristes qui ne faisaient qu’une brève halte de quelques jours, histoire de profiter de la plage, du soleil et de visiter le parc naturel, qui se trouvait juste derrière les collines. Il en était arrivé à se dire qu’elle ne le regardait plus comme avant. Qu’elle ne faisait plus attention à lui que d’une manière conventionnelle. Sa vie amoureuse lui semblait en pleine décomposition. 
En vérité, le seul moment où les activités étaient vraiment intenses, c’était pour le grand festival de musique rock qui se déroulait immuablement au début du printemps depuis une dizaine d’années. Une institution qui était une bouffée d’oxygène pour le motel. Le père de Kim pouvait ainsi continuer de croire qu’il avait fait le bon choix en se lançant dans l’hôtellerie. Et c’est vrai que Hou Jianmin déambulait toujours plus fièrement durant la période printanière.
Le temps des bilans semblait être arrivé. Après cinq années à rester collé sur les chaises longues, il avait eu le temps de réfléchir. Et puis les choses avaient naturellement évolué. Et si aujourd’hui, Kim était plus distante, dans le même temps, elle ne l’excitait plus vraiment. Par moments, elle semblait pourtant bien faire quelques efforts, arborant un short en jeans délavé qui laissait naître la base de ses fesses si bien faites. Alors qu’en était-il réellement. Parfois lointaine, semblant aussi à l’occasion vouloir attiser ses sens, il ne savait même plus quoi penser de Kim. En revanche, ce dont il était certain c’était qu’elle était bien ce qui lui était arrivé de mieux et depuis longtemps. Sans elle il n’aurait pas survécu ici plus d’une semaine ou deux. Elle était pour lui une amante mais aussi un guide permanent qui s’occupait de tous ses soucis quotidiens, qui savait décrypter pour lui inlassablement un univers extérieur, univers qui, bien souvent le laissait perplexe.
Mais était-ce vraiment un bien d’avoir survécu ici, dans cet environnement, qu’il ne jugeait pas comme faisant partie de la réalité. Son monde n’était pas inscrit dans la rationalité de ce début de nouveau siècle, car cet univers bafouait les lois et les principes de vie du reste de la société. Pas de boulot stable, pas d’argent pour consommer, pas de productivité réelle. Être là, simplement. Et c’était précisément ce qui commençait à le miner sérieusement. Il rêvait désormais d’autre chose. Lui et sa compagne, loin de Kenting, loin de Taiwan. Il se plaisait à s’imaginer travailler pour offrir à Kim de l'espérance. Lui acheter du rêve. Pouvoir enfin lui donner tout ce dont elle avait envie, en silence, sans jamais le montrer. Mais elle semblait heureuse, finalement. Elle se complaisait dans cet univers si familier. Question de facilité : elle n’avait pas à se débattre, à lutter. Tout lui était d’une facilité extrême. « Elle est chez elle ici » se disait-il. Et les autres, ses amis semblaient, eux aussi, prendre plaisir à mener cette vie. Pourtant lui, il était différent. Lui, il avait un avenir, un destin. Les choses allaient changer. Il allait partir, retourner en France, la mère-patrie, et là, tout serait de nouveau possible. Là-bas, c’était certain, ce serait mieux.
C’était la seule chose à faire, partir, et partir seul. Il emprunterait le prix du billet d’avion. Demain, il irait réserver une place en économique, un aller simple. Au plus tard dans quinze jours, il serait parti. Quitter enfin cette folie, c’était tout ce qui lui importait maintenant.
Alors il regarda intensément le muret crasseux, devant lui. Lentement il ouvrit sa canette de bière. Il en but une gorgée. Il reposa la canette, respira profondément. Il jeta un coup d'œil à l’enseigne usée par le temps. Il fallait que le stress retombe.

« Allez, ce n'est rien, ça va passer. Demain, ça ira mieux. Finalement je l’aime mon île. »

Kim qui passait devant la piscine lui fit un clin d'œil. Il ferma les yeux, et s’assoupit lentement, un petit sourire dessiné sur les lèvres. Il faisait chaud sous le soleil de Kenting.

Creative Commons License
Ce/tte création est mis/e à disposition sous un contrat Creative Commons.