28 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Epilogue
Et voilà, fin de l'année, fin de l'histoire. Voici donci donc le dernier chapitre de "Paris-Taipei, Open ticket". En espérant que la fin plaise aussi à Maeva...
Maintenant que vous avez la nouvelle en entier, n'hésitez pas à me laisser vos impressions. Bonne lecture.
EPILOGUE
Je claque lourdement la porte dont la peinture rouge s’écaille de plus en plus. Je n’ai même pas jeté le moindre coup d’œil en arrière. À quoi bon. Je sais que Matt et John ne seront pas sur le pallier pour me faire leurs adieux. Le sac de toile beige que j’accroche sur mon épaule pèse lourd. Beaucoup plus que lorsque je suis arrivé. Il y a six mois. Alors que je marche dans la ruelle qui sépare l’appartement de l’artère principale, je scrute la moindre chose insignifiante, ayant le sentiment que c’est la derrière fois de mon existence que je pose le regard sur tout ceci. Je tente désespérément de me créer des souvenirs, de gaver ma mémoire de clichés extrême-orientaux. Mais je n’y parviens pas. Je n’y parviens plus. Déjà je me suis accoutumé. J’arrive sur Hoping East Road. À peine ai-je levé le bras, qu’immanquablement un taxi stoppe aussi net devant moi.
-Chiang Kai-Shek Airport !
-Ok, ok, répond prestement le chauffeur, d’un ton entendu.
Le taxi file maintenant à vive allure, se préoccupant bien peu des règles les plus élémentaires du code de la route. Les bâtiments défilent, les rues étrangement familières. C’est ainsi que je quitte Taiwan. Une journée des plus ordinaires. Mais à quoi devais-je m’attendre ? Alors que nous entrons sur l’autoroute, le paysage me semble de moins en moins connu, à peine quelques réminiscences des panoramas entrevus à mon arrivée. Durant ces 6 mois, Taiwan s’est résumée pour moi aux rues de sa capitale. À l’exception de quelques trop rares escapades, au gré des coïncidences, je n’ai presque rien vu de ses côtes, de ses montagnes, de ses forêts, animal urbain que je suis. Mon cœur se serre. Je prends maintenant seulement toute la mesure de ma décision de partir. J’ai l’impression de perdre quelque chose.
Enfin, le chauffeur me fait signe que je suis arrivé. Je paie, récupère mon sac et m’engouffre dans l’aéroport. Cet aéroport flambant neuf est particulièrement impersonnel. Et c’est tant mieux, cela rend, quelque part, mon départ plus serein, moins mélancolique. Je fais enregistrer mes bagages. J’ai encore le temps de fumer une dernière cigarette, à l’extérieur bien sûr. Lisa voulait m’accompagner, tout autant que John mais cela n’était pas possible, ils devaient travailler. Leur présence m’aurait au moins évité de faire les cent pas, seul devant ces immenses portes vitrées. Je repense à eux d’une manière déjà nostalgique, et je revois également tous les autres, tous ces personnages, qui ont participé à ma vie taiwanaise. Et Kate aussi. Je souris. Je prends alors mon téléphone et compose son numéro, presque naturellement. Bizarrement, je ne ressens rien de particulier. Je laisse sonner. Une voix soudain familière dit « allo, allo ». Et je raccroche. Je sais désormais que Kate ne fait plus partie de ma vie. C’est au moment où j’ai entendu sa voix que je m’en suis rendu compte. Cela m’est apparu comme une évidence. Enfin. J’écrase cette dernière cigarette. Puis d’un pas rapide, je me dirige vers la douane. Arrivé devant l’agent, je tends mon passeport. Celui-ci, me le prend des mains très lentement. Il le feuillette, me jette un rapide coup d’œil, regarde de nouveau mon passeport. D’un mouvement ample, il le tamponne bruyamment, le referme soudainement et le pose devant moi, tout en tournant la tête. Ça y est, je suis parti. Cela résonne dans ma tête comme quelque chose d’irréel. Machinalement, tout en marchant, j’ouvre mon passeport. À côté du visa, le tampon de départ : 17 octobre. Six mois de ma vie résumés ainsi. L’interminable tapis roulant me transporte, paisiblement, fébrilement. Mon portable vibre. Ma main plonge dans ma poche. Li Yun. Je ne lui ai même pas dit que je partais.
-Hi, Vincent. Ce soir je vais au cinéma. Est-ce que tu veux m’accompagner ?
-Salut, Li Yun. Je suis vraiment heureux d’entendre le son de ta voix. Je suis désolé pour ce soir, je ne pourrai pas venir. Je pars pour deux semaines. Je te rappelle dès mon retour, ok ? Au fait, tu te souviens de ton amie Hsiao Mei ? Est-ce que la chambre est toujours à louer ? J’aimerais bien habiter avec des Taiwanais.
-Oui, c’est toujours libre.
-Peux-tu lui dire que je suis intéressé. J’ai quitté l’appartement de Hoping. Si c’est bon pour elle, je prends la chambre dès mon retour.
C’est ainsi que j’ai pris ma décision de revenir. Dans deux semaines. Li Yun sans doute. Et puis une envie de découvrir cette île pudique, d’y laisser l’emprunte de mes désirs, de mes espoirs. Deux semaines. Le temps de m’imprégner des « villes invisibles ».

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21 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 8
Courage, nous en sommes à l'avant dernier chapitre.
La sonnette retentit. Dix heures du soir. Cette alarme au son monocorde annonce la fin de mon dernier cours de français de la journée. Je suis épuisé. Comme chaque soir ou presque, j'efface le tableau noir sans entrain, puis range rapidement mes affaires posées sur le bureau étroit. Je salue les derniers élèves, éteint les néons de la salle de classe. J’ai tout à coup conscience de la puissance du destin, de ses détours, le sentiment que l’on emprunte toujours des chemins de traverse, une volonté alambiquée qui nous échappe, impossible à maîtriser. Qui aurait cru qu'un jour je me retrouve dans la position du professeur. Ici, tout est possible. C'est peut-être ça la clé. De ce que j'ai pu voir, chaque étranger, chaque Occidental qui vit sur cette île a plus ou moins le même sentiment que tout peut arriver, que l'on peut encore partir de rien et aller haut. Je ne rencontre pas le fatalisme qu'il peut y avoir en France. À Taiwan, chacun croit en des jours meilleurs, chacun croit en sa chance, comptant sur ses propres forces. Discrètement, je remets le cahier d'appel à la secrétaire et me dirige vers l'ascenseur. Mon téléphone sonne. Sur l'écran digital, s'affiche le nom de « Lisa ». Je décroche.
-Salut Lisa !
- Hi, Vincent ! Tu as terminé tes cours ? Ça te dirait de venir boire un verre ? Je ne suis pas très loin de ton école. Je suis au 45 avec Josh. Tu nous rejoins ?
- Ok, j'arrive, mais je vais d'abord passer chez moi et prendre une douche rapide. On se voit dans une heure ! Une heure plus tard, je me retrouve effectivement devant le 45. Je gare rapidement mon scooter pas très loin de l'entrée, fais quelques pas et monte rapidement le petit escalier étroit et sombre. En haut, ce n'est pas l'ambiance des grands soirs bien qu'il soit déjà onze heures. Il faut dire que ce n'est pas le week-end non plus. Disons que pour un soir de semaine c'est pas mal ! Je cherche Lisa des yeux. À gauche, puis à droite. Je l'aperçois alors qu'une serveuse vient tout juste de poser une bouteille de bière sur sa table. Je tire la chaise et m'assois en face de Lisa. Elle semble surprise de me voir, mais tout de suite, affiche un large sourire comme elle sait si bien le faire.
- Josh n'est pas là ?
- Non il est parti il y a une demi-heure. Il était fatigué, il a préféré aller se coucher. Lisa me prend les deux mains et les met au creux des siennes. Elle me fixe droit dans les yeux, l'air soudain grave.
- J'ai quelque chose à te dire ! Tu ne vas pas me croire. Je suis amoureuse. Je suis tout à coup soulagé. Je m'attendais à tout autre chose.
Alors je souris avec elle. Il y a quelques semaines de cela, Lisa, n'en pouvait plus. Elle était même prête à ne plus croire à l'amour, à la vie. Et ce soir, tout cela n'est plus qu'un vieux souvenir. Elle a tourné la page très vite. Cela ne m'étonne qu'à moitié. Lisa n'est pas le genre de personne à laisser tomber. Comme si tout à coup, elle en avait eu assez d'être triste, comme si elle avait mis un terme à son caprice de petite fille. Je me dis que c’est le genre de filles que j’admire, avec qui j’aimerais être. Je regrette les préférences sexuelles de Lisa. J’ai toujours aimé les femmes fortes. Celles qui pensent que lorsque l’on a rien, on n'a rien à perdre. Du genre à rester bien face à la vie, quoi qu’il arrive, pour le meilleur et pour le pire. Je m’éternise là, à la dévisager. Je nous revois, il y a six mois, ici même. C’était notre première soirée ensemble. Je repense à pas mal de choses, des évènements insignifiants, des trucs de la vie de tous les jours, de ma vie ordinaire à Taipei. Et que je trouve maintenant exaltants. Alors je ne sais plus. Si je vais rentrer en France ou pas. Et si c’est le cas, pour combien de temps. Que représenteront pour moi ces six mois passés à Taiwan dans dix ans ? Et si je restais ? Mais rester pour faire quoi ? Continuer d’enseigner le français ? Je souris, mais les yeux dans le vague, me perdant dans les méandres de mon esprit. Je m’attarde ainsi, l’espace de quelques secondes. Puis reviens brusquement à la réalité. Lisa boit doucement une gorgée de bière. Elle me regarde, elle aussi, et m’interpelle :
- Quoi ? À quoi tu penses ?
- À rien ! C’est qui cette fille ? - Tu veux dire « femme ». C’est très différent. Elle marque une pause. Tripote son verre et me fixe à nouveau. Elle reprend d’une voix soudain toute douce, sur le ton de la confidence :
- Cette fois c’est différent. Tu vois, elle n’est pas une de ces filles insouciantes. Elle sait ce qu’elle veut. Elle est plus âgée que moi… Elle s’appelle Angie. Elle a été mariée, elle a divorcé.
- C’est une Taiwanaise ?
- Oui, elle est originaire de Tainan. Mais elle travaille à Taipei pour une société d’import-export.
- Alors tu ne rentres plus au Canada ?
- Of course not ! C’est la vie !
Je la sens heureuse. Et ça me fait plaisir pour elle. Un vrai sentiment altruiste, comme j’en suis rarement capable. Trop souvent, j’ai tout ramené à ma petite personne. Ce soir j’ai envie d’être heureux pour quelqu’un, pour Lisa. Alors avec un entrain soudain, je prends son verre, le lève devant ses yeux et dit : « Ça se fête ! ». Deux heures plus tard, Lisa et moi, nous retrouvons devant l’entrée d’un autre pub. Je pousse la lourde porte. L’ambiance y est toute différente. Beaucoup plus Loundge. Les lumières sont tamisées à l’extrême. Le bar, trônant sous un halo de lumière est presque désert. Mais ce soir nous n’avons besoin de personne d’autres. Nous commandons des cocktails bien savants et nous installons confortablement sur une large banquette. Le CD qui passe est un remix de vieilles chansons du Shanghai des années 30, version techno. La bière « Qing dao » a envahi les tables des soirées, détrônant même parfois la fameuse « Taiwan Beer ». Un retour aux sources à l’heure où le gouvernement est plus indépendantiste que jamais ? La Chine est à la mode sur l’île sécessionniste. L’île rebelle selon l’appellation du gouvernement de Pékin. Mais rebelle contre quoi ? Contre qui ? Ici on veut seulement vivre comme on en a l’habitude. Je ne suis pas en état de pousser la réflexion plus avant. Lisa et moi avons déjà pas mal bu. La tension retombe à présent, et l’atmosphère intimiste du lieu a bien calmé notre euphorie du départ. La serveuse dépose les boissons sur la table basse et s’éclipse prestement, comme si elle ne voulait pas déranger notre intimité. Peut-être pense-t-elle que nous sommes deux amoureux en train de flirter, faisant durer le plaisir des prémices, reculant le moment inéluctable du corps-à-corps. Tout laisse à croire qu’il en est ainsi. Notre proximité, notre promiscuité. Lisa, les jambes allongées, repose lourdement contre mon épaule. Taiwan. Que représente cette île à mes yeux ? Je ne peux m’empêcher de penser qu’elle a trois visages féminins. Celui de Kate, bien sûr, celle qui m’a en quelque sorte amené ici. Lisa, évidemment, celle qui aura été mon initiatrice, et Li Yun, plus indéfinissable, une relation non aboutie, à déterminer. Alors que nous sommes dans cette ambiance, je me sens d’attaque pour aborder avec Lisa un sujet grave. Une fois n’est pas coutume, j’ai envie de parler de moi, de m’extérioriser, comme si partager mes sentiments me permettrait d’éprouver une certaine légèreté. Mais je ne sais pas par où commencer. Lisa regarde fixement devant elle, perdue dans son nouveau bonheur. Pourtant, je ne peux m’empêcher de déclarer :
- Je vais bientôt partir ! Le regard toujours perdu ailleurs, elle me répond pourtant du tac au tac.
- Mais tu vas vite revenir, pas vrai ?
- Je ne pense pas non. Matt et John sont partis. Ce n’est plus comme avant. Et puis, je crois que j’ai fais le tour… Tu sais pourquoi je suis venu à Taiwan ?
- À cause de kate. - Ouais. Ça veut dire que je suis venu ici pour de très mauvaises raisons. Et que finalement, je n’y ai peut-être pas ma place. En tout cas, je ne la trouve pas.
- Parce que tu crois que les étrangers viennent ici, pour Taiwan ? Mais tout le monde vient ici par hasard. Nous sommes tous des échoués. Cette île et Taipei en particulier n’ont jamais attiré personne. Le nom de Taipei n’évoque rien. Ce n’est pas New York ou Paris. Mais c’est bien mieux que cela. Je compare souvent cette ville à une femme pudique. Elle ne montre pas ses atouts. C’est à chacun d’entre nous de les découvrir, tout doucement. Et après il est trop tard. Une fois que tu es tombé amoureux d’elle, tu ne peux plus t’en passer. Taipei se vit de l’intérieur. Observe autour de toi ! Ce n’est pas en faisant le touriste que tu tomberas sous son charme. Mais regarde-la au fond des yeux et laisse-toi le temps de la découvrir. Ne t’arrête pas à ce que tu vois de ses rues, de ses bâtiments. As-tu déjà lu « les villes invisibles » d’Italo Calvino. Marco Polo décrit au Grand Khan des villes imaginaires qu’il est sensé avoir visitées au cours de ses multiples voyages. Mais toutes les villes qu’il décrit n’existent pas, du moins pas physiquement. Taipei aurait pu faire partie de ces villes invisibles. C’est une cité de l’esprit. Toute cette île s’est construite sur des désirs. Chacun y est venu un peu par hasard, mais y a apporté ses envies, ses espoirs. C’est comme ça depuis le début et ce n’est pas terminé. Nous aussi nous construisons cette cité avec nos envies.
Je suis complètement étourdi par les mots de Lisa. Je ne savais pas qu’elle aimait autant Taipei. Surtout, je ne savais pas qu’elle pouvait avoir une réflexion sur cette ville. J’avais l’impression que tous les étrangers se contentaient de vivre ici. Cela me fait une sorte d’électrochoc. Regarder Taipei dans les yeux. C’est certainement ce que je n’ai pas fait. Je l’aie effleurée tout au plus.
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13 décembre 2006
Chapitre 7
Je tourne le coin de la rue. Tout devient plus calme. Dans cette petite ruelle, plus de magasins, plus de vendeurs ambulants, seulement le bitume bombé et les entrées d'immeubles dont la surveillance est confiée, la plupart du temps, à des militaires en retraite qui passent plus de temps à regarder le petit téléviseur posé sur la banque ou à somnoler qu’à vérifier les allées et venues. Sur les trottoirs, des scooters garés çà et là. Les câbles tissent leur toile le long des façades. Je pousse la porte rouge qui grince aussitôt. J'entrouvre la porte-fenêtre donnant sur le salon. John est confortablement installé dans le sofa, les yeux fixés sur la télévision. Il me remarque à peine, absorbé qu'il semble être par ce qu’il se passe à l’intérieur du petit écran.
- Salut John ! - Salut ! - Qu'est ce que tu regardes ? - Je ne sais pas !
Alors, je pose mes brioches et mes guotie sur la table, et commence à manger. Au bout de quelques minutes, j'en ai fini. John me regarde et appuie sur un bouton de la télécommande, la pièce est alors plongée dans le silence. Il tend le bras, appuie sur un autre bouton, celui qui contrôle la chaîne stéréo et sélectionne une de ses musiques favorites : le Requiem de Mozart. Nous aimons tous les deux beaucoup cet air et sur nos visages se lit le contentement. Pas seulement d'écouter cette musique, mais aussi de se sentir à son aise ici. Pendant un long moment nous n'osons rompre cette quiétude sublime. Puis tout d'un coup, John lance :
- Tu ne travailles pas ce soir ? - Non, nous sommes jeudi ! - Ah oui, c'est vrai.
Il sort une cigarette du paquet posé sur la table, l'allume avec le briquet qui se trouve juste à côté. Énergiquement, il tapote le briquet sur le coin de la table basse. Il inspire une longue bouffée qu'il recrache aussitôt. Je le sens nerveux tout à coup. C'est alors qu'il se décide à lâcher :
- Le mois prochain, je déménage. Je vais habiter avec May.
Il me regarde fixement. Mais comme je ne dis rien, il ajoute :
- De toute façon tu vas bientôt quitter Taiwan, non ?
Je me contente de hocher la tête. J'avais presque oublié. La vie quotidienne m'avait fait presque oublier. John a pourtant bien raison. Déjà cinq mois que je suis à Taiwan. Et que ferais-je le mois prochain ? Vais-je rentrer en France, simplement, fermer la parenthèse ? Ou bien décider autre chose. Je lève les yeux sur John. Je le vois, désolé pour moi. Il sait que le départ de Matt m'a affecté. Lui, il a l'habitude. L'habitude de voir partir les autres. Alors, il est toujours un peu plus distant, un peu plus méfiant avec ses sentiments. Il a appris à se préserver. Avec son tact si british, il est « so kind ». Déjà, il regrette presque ses paroles. Alors, je l'aide, lui rend la tâche plus facile.
- C'est vrai, je vais bientôt rentrer chez moi ! Ne t'inquiète pas.
Et après avoir marqué une pause, je reprends :
- Tu te décides enfin à vivre avec May, hein !
John et May se sont rencontrés il y a plus d'un an. Elle est étudiante. Cela fait six mois qu'ils parlent de vivre ensemble. Au début chacun des deux avait des raisons de ne pas sauter le pas. John avait peur de perdre sa liberté, de ne plus pouvoir faire ce que bon lui semble, comme rentrer au petit matin complètement saoul. Pour May, c'était plutôt la crainte du-qu'en-dira-t-on. La peur aussi de la réaction de ses parents, lorsqu'elle leur annoncerait qu'elle veut vivre avec un Occidental qui de surcroît est « seulement » prof d'anglais. Mais peu à peu, l'un et l'autre ont fait un pas en avant, à coup de concessions, même si pour eux il s’agit de tout autre chose. Et les voici aujourd'hui, heureux. Prêts à continuer, à deux. À ce moment-là, quelqu'un cogne à la porte. Les coups sont puissants, rapides et persistants. John se lève le premier et ouvre la porte. Lisa fait son apparition, la tête rentrée dans les épaules, le menton baissé, ses cheveux semblent lui manger le visage. Elle tient son petit sac à main comme si celui-ci pesait une tonne. Son attitude a quelque chose d'indéniablement masculin. Le Rimmel qui a coulé lui dessine de larges poches noires sous les yeux, comme si elle portait un masque pitoyable. Sans un mot, Lisa pénètre dans le salon, laisse tomber son sac à ses pieds, puis s'assoit lourdement dans le fauteuil. Elle a l'air assommée. John se précipite dans la cuisine et revient quelques instants plus tard. Il tend à Lisa un grand verre d'eau. De ses yeux rougis par le chagrin, quelques larmes perlent encore. Elle semble si fragile tout à coup. Lisa empoigne le verre, le porte à sa bouche et le vide d'un trait.
- Hier j'ai vu Hsiao Yu !
À chaque mot ou presque sa voix est entrecoupée de sanglots. Elle marque une pause. Comme si parler lui faisait mal. Comme si elle revivait tout cela.
- Nous sommes allées au pub hier soir. On a pas mal bu. Et puis je l'ai raccompagnée chez elle en scooter. Je la sentais bizarre, déjà tout au long de la soirée, elle évitait mon regard, elle était un peu fuyante. Elle me parlait le moins possible. Arrivées à la porte de son immeuble, elle m'a dit qu'il fallait qu'elle me dise quelque chose. C'est alors que j'ai su que c'était la fin. Nous sommes montées. Et là elle m'a dit toute la vérité. Vous comprenez, cette fille, je l'aime !
Lisa nous dévisage, John et moi, de ses yeux humides de larmes. Nous ne savons quoi dire. Nous ne pouvons qu'écouter, un peu émus nous aussi. Lisa est notre amie. Elle continue :
- Hsiao Yu m'a dit que le week-end dernier, quand elle est rentrée chez ses parents, ils lui ont présenté un mec. Elle n'a pas eu le courage de leur dire qu'elle aimait une fille. Elle n'a eu le courage de rien. Elle a juste longuement discuté avec sa mère. Et pour finir elle a dit oui. Oui au mariage. Vous vous rendez compte ? Hsiao Yu va se marier avec ce gars. Juste pour faire plaisir à ses parents.
Je comprends le désespoir de Lisa. Elle qui pensait qu'avec Hsiao Yu tout était possible. Qui avait rêvé de l'emmener au Canada. Elle qui rêvait de vivre à deux, tout simplement, comme les autres, comme John. Une fois de plus, elle se sentait trahie. Car ce n'était pas la première fois. Alors Lisa continue de parler, de nous raconter les détails de la journée d'hier. Son interminable discussion avec Hsiao Yu, leur engueulade et leur séparation. John et moi sommes ses confidents. Comme elle le dit elle-même, ceux à qui elle peut tout dire, comme des grands frères. Plus Lisa parle et plus je perçois combien elle est affectée par cette rupture, peut-être plus que par les autres, toutes celles qui ont précédé. Je comprends que longtemps, Lisa a aimé jouer. Jouer avec les filles, passer de l'une à l'autre, une soif d'aventure. Je ne dirais pas une soif d'aventure sexuelle. En tout cas, pas uniquement. C'est cela qui l'a amenée du Canada à l'Amérique Latine et d'Amérique Latine à Taiwan. Le goût d'ailleurs, la nécessité du changement. Hsiao Yu aura été celle qui lui a fait comprendre qu'elle désirait maintenant se poser. Elle aura joué le rôle de révélateur. Mais Hsiao Yu n'a souhaité que jouer ce seul rôle là. Elle n'en a pas voulu d'un autre. Elle n'a pas voulu pousser plus loin son histoire avec Lisa. Elle n'a pas voulu d'un destin atypique, elle a préféré le paraître à l'être comme beaucoup de font. Rester dans la norme, car elle est la norme. Différence de conception aussi, peut-être. Je viens d'une civilisation où l'individualisme est encouragé, où le bonheur est personnel, où l'individu peut avoir raison par rapport au groupe. Alors qu'ici, c’est tout le contraire, dans ce pays imprégné de confucianisme, rien n'a plus de prix que la volonté du groupe, de la famille, et qu'importent les désirs personnels. Peu de place laissée aux aspirations et au rêve. Pourtant la société se transforme, peu à peu, avide de se mettre en conformité avec des valeurs qu’elle voudrait siennes, ici et maintenant. Et les concepts ancestraux doivent s’estomper au fur et à mesure. Mais la route est encore longue et Hsiao Yu n'aura pas échappé à la règle tout simplement. Bien sûr, pour Lisa cela est difficile à admettre, cela la touche trop personnellement. Alors, elle continue de pleurer et elle s'énerve de plus en plus. Elle s'énerve contre Hsiao Yu, contre les Taiwanais, et contre la terre entière. Il s'agit là bien plus d'une détresse que d'une véritable colère. Nous le savons bien. Au bout de quelques heures et de nombreuses cigarettes consumées, le calme revient quelque peu. La maison a retrouvé une ambiance plus rationnelle, plus sereine. Lisa a pris une décision. Celle de rentrer à Toronto. Elle dit qu'elle est fatiguée de voir le monde, que cette fois, elle a été trop déçue. Je la laisse parler. Mais je sais au fond de moi, que ce ne sont, venant de sa part, que des mots. C'est n'est pas dans son caractère. Et passé ce moment de désespoir, sa nature reprendra le dessus. Car on reprend toujours le dessus. Parce que la vie continue, qu'elle ne peut pas s'arrêter. Les blessures se referment toujours, c'est seulement une question de temps. Lorsque Matt est parti, je pensais que tout serait différent après et en disant différent, je pensais : moins bien. Et puis le temps a passé. Bien sûr, je pense toujours à lui. Il est une part de moi-même désormais. Mais ma vie continue ici, comme elle continue pour lui là-bas. C'est ce que je raconte à Lisa, qui m'écoute, même si je ne sais pas si, au fond d'elle, mes paroles rencontrent un quelconque écho. Il se fait tard, et comme l'atmosphère est moins lourde, John propose que nous sortions boire un coup, histoire de se changer les idées, de prendre l'air et d'aller voir des gens. Lisa hoche la tête. Nous sortons tous les trois sur le champ.
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06 décembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 6
Après quelques minutes à déambuler à travers les allées étroites du magasin, je me dirige vers la caisse, mon panier débordant de boissons alcoolisées.
De retour à l’appartement, d’innombrables bouteilles ont déjà trouvé une place sur la large table de la pièce principale. Le frigo est, lui aussi, envahi de breuvages auxquels viennent s’ajouter quelques packs de Taiwan Beer : Ma marque favorite depuis le jour où le chanteur Wu Bai en a vanté les mérites à la télévision. Preuve incontestable de la pertinence publicitaire. Tout est fin prêt. John et moi ayant fait les courses et ayant prévu large, il ne nous reste plus qu’à attendre les premiers invités et surtout Matt, avant que la fête ne commence réellement. Pour patienter, j’insère un CD de Danny Brillant dans le lecteur, pour me mettre dans une ambiance de swing et afin d’éviter de sombrer dans la torpeur alors que la soirée doit débuter d’ici peu. John, quant à lui, s’enferme dans sa chambre pour revêtir sa plus belle tenue de soirée, dans un style, le connaissant, des plus british.
21h15, les premiers invités font leur entrée. Au bout d’une demi-heure, la pièce principale est moins clairsemée. L’ambiance se réchauffe. Au passage je change de registre musical et montant un peu le volume de la chaîne stéréo, Zhang Zhengyue nous abreuve de paroles presque puériles, mais dont les mélodies conviennent, me semble-t-il parfaitement à l’insignifiance de la situation. Au fur et à mesure que la soirée avance, j’ai l’impression que l’appartement rétrécie d’autant. L’espace est maintenant submergé d’une sorte de brume odorante, subtil mélange de fumées de cigarettes et d’herbe. Ce style de soirée ressemble à celles, innombrables, auxquelles j’ai déjà pris part, que ce soit ici ou bien en France. Les groupes se sont formés, chacun débattant avec sérieux ou du moins conviction de sujets parfaitement ordinaires. L’alcool aidant, le ton monte, et si l’on prend un peu de recul, on peut se faire une idée du brouhaha, des gesticulations, des attitudes des uns et des autres. C’est ce que je fais. Mon pêché mignon dans les soirées : faire le tour, capter des instantanés de vie nocturne. Mon screwdriver à la main, je m’élance.
Parmi les invités présents, j’en connais, personnellement, en définitive très peu. Pourtant, la majorité ne m’est pas totalement étrangère. Sous ses airs de mégapole, Taipei est indéniablement une petite ville si l’on considère la population occidentale. À croire que tout le monde fréquente exclusivement les mêmes lieux. John, vêtu d’un costume sombre et chaussé de ses indémodables Doc. Martins jaunes est assis sur le sofa aux côtés de sa copine May, tous deux en grande conversation avec un type tout habillé de Jeans. Je tourne la tête. J'aperçois deux filles et un gars discuter de la meilleure méthode pour apprendre le chinois mandarin. L'une d’elles fait partie de mon école. Accoudé contre le mur Josh avance son visage en direction de sa proie consentante de la soirée : Une jolie femme avec qui il n’a aucune difficulté à communiquer en mandarin. Je croise Ellen, la main sur l’épaule d’un Japonais ou d’un Coréen - j’ai du mal à les distinguer. Au centre de la pièce, quelques-uns dansent. Je pénètre dans la cuisine où je tombe sur Matt. Lui est en train de boire. Une ultime soirée noyée dans la tequila. Deux individus l’accompagnent et ingurgitent les verres à une allure soutenue. Me voyant, Matt lève son verre. Je fais de même. Il me regarde et me dit : « À toi, mon frère ».
La petite fête organisée est un véritable succès. L’appartement est plein à craquer et tout ce petit monde semble se complaire dans cette ambiance joviale. Lisa est là aussi. Je m’approche d’elle. Elle est rayonnante. Dans son dos apparaît Hsiao Yu, qui s’avance. Lisa ne manque pas de faire les présentations, un large sourire aux lèvres, et je serre la main de Hsiao Yu. Lisa me prenant le bras me demande :
- Matt ne va pas trop te manquer ?
Et je réponds par un :
- Qu’est-ce que tu penses ?
Je fais aussitôt volte-face et me dirige vers la table afin de me resservir un verre. C’est à ce moment-là que je vois Mary. Elle est une connaissance de Matt. Mary est de ces filles taiwanaises qui passent leur temps en compagnie d’étrangers. Elle est de toutes les sorties. Elle fait partie de cette catégorie qui parle l’anglais aussi bien que n’importe quel Américain, qui connaît tout de la culture anglo-saxonne. Ce qui m’ennuie en sa compagnie, c’est justement que tout ce qui l’intéresse tourne uniquement autour de la culture américaine. À croire que tout ce qui touche aux autres continents n’existe pas, une sorte de révisionnisme. Et j’entame une discussion avec elle qui ne mène nulle part, puisqu’elle me raconte combien Matt a de la chance de retourner aux Etats-Unis, combien elle l’envie. Je me retiens de lui dire ce que je pense : que Matt ne rentre finalement pas de gaieté de cœur et surtout que Détroit n’est probablement pas l’endroit qui peut faire le plus rêver aux Etats-Unis.
Sur cette entrefaite, une main tapote mon épaule. Je me retourne aussitôt. Li Yun ! Je plonge tout de suite dans ses grands yeux pétillants. Le visage éclatant de fraîcheur, Li Yun me salue d’un « hi » timide. Je la complimente sur sa tenue. Elle soulève lentement et majestueusement ses bras frêles, les place pratiquement à l’horizontale et tourne sur elle-même pour mieux me faire admirer sa robe noire. Je lui offre une bière et nous triquons.
Entre Li Yun et moi, tout est histoire de rendez-vous manqués. Par plusieurs fois nous aurions pu tomber amoureux. Mais le destin en a voulu autrement. Pas seulement le destin d’ailleurs. Li Yun a fait des choix. Comme par exemple de ne s’attacher à personne, sous aucun prétexte, histoire d’être libre de ses mouvements. Pouvoir partir quand elle le décide : « I do what I want, just like a man ». C’est ce qu’elle m’avait répondu une fois, alors que je lui demandais si ses parents ne souhaitaient pas la voir mariée rapidement, comme c’est le cas la plupart du temps dans les familles taiwanaises. L’obsession du mariage, preuve que la société est un peu à la traîne, par rapports aux bonds économiques et aux avancées en tout genre que connaît l’île. Tradition contre modernité, un dilemme bien plus problématique qu’en Occident.
Alors nous nous croisons au gré des occasions, comme deux acrobates virevoltent dans les airs, se frôlant parfois, parvenant à s’agripper à d’autres moments mais devant lâcher prise pour que les choses suivent leur cours. Aussi, lorsque nous nous retrouvons, c’est un perpétuel jeu de la séduction. Ce soir nous nous effleurons.
Alors que Li Yun et moi discutons, nous coupant toujours un peu plus du monde qui nous entoure, je me rends soudain compte que le ton monte à l’entrée de l’appartement. Puis la musique est stoppée nette. Je m’avance. Matt, complètement ivre est retenu par John. Face à eux, deux policiers, dont l’un, plus petit que l’autre parle sur un ton vindicatif, caché derrière des lunettes fumées et à l’abris de sa casquette. Les choses semblent s’envenimer. On m’explique que les voisins ont fait appel à la police à cause du bruit. D’autres personnes interviennent et se mêlent à la dispute. Bientôt les voisins furieux, en chemise de nuit font aussi leur entrée. L’appartement se transforme en une magnifique scène de théâtre digne de Molière. Puis les choses paraissent se calmer.
Il est 3h00 du matin. La police fait évacuer les invités. La soirée se termine ici. Certains rentrent chez eux, déjà épuisés, alcoolisés aussi. Les plus courageux décident de continuer en se rendant dans un club à la mode. Matt est de ceux-là. Lisa aussi. Au passage, elle me fait signe de la suivre. Je me tourne vers Li Yun. Rapidement l’appartement est vidé. Seuls John et May sont restés mais sans dire un mot, ils disparaissent dans la chambre de John. Je me dirige vers le lecteur de CD, choisi un disque du groupe «Texas» et viens m’asseoir près de Li Yun.
L’alcool, la fatigue, je m’enfonce de plus en plus dans le sofa si avachi, décoloré, lui aussi fatigué. Je sens l’épaule de Li Yun se coller contre ma tempe. Je souffle. Je repense à mon arrivée sur l’île, à cette journée où Matt, John et moi avions pris nos scooters et fait une expédition dans la montagne, où nous nous étions baignés. Des souvenirs remontent, des visages défilent. Je songe à Matt qui partira demain. La mélancolie s’installe, l’impression d’un âge d’or qui se termine. Comme si elle pouvait accéder à mes pensées, Li Yun se fait plus tendre. Elle passe son bras autour de mon cou. Puis elle me caresse les cheveux, telle une mère consolatrice. Nous restons ainsi un moment. Combien de temps ? Le temps suffisant pour que les humeurs changent, que la magie de notre énième rencontre se produise. Au dehors, déjà le jour pointe. Une lueur bleuâtre envahie peu à peu la pièce au travers du verre dépoli de la porte-fenêtre. Li Yun se penche en avant, allume une dernière cigarette. Les volutes de fumée montent jusqu’au plafond. Cette dernière cigarette, elle ne la fume pas jusqu’au bout. Ses longs doigts l’écrasent délicatement. Elle boit une gorgée d’eau et me fait face. Lentement Li Yun avance vers mon visage ses lèvres fines. Je peux sentir son haleine chargée de nicotine, puis des effluves de son parfum me parviennent et aiguisent mes sens. J’entends sa respiration. Ses baisers sur ma joue gauche dérivent inévitablement en direction de ma bouche. S’ensuit une longue embrassade. Nous glissons, l’un contre l’autre sur le sofa. Ma main atteint le décolleté au dos de sa robe noire. Nos mouvements se font plus rapides. Nous nous complétons ; harmonie des gestes. Bientôt je vois son corps dénudé à la lueur du matin, une lueur qui rend ce corps presque irréel. C’est pourquoi je contemple Li Yun avec autant d’insistance. Son visage se contracte, ses mouvements se font plus saccadés, ses muscles se crispent. Et moi qui la regarde toujours, la reconnaissant à peine. Ses soupirs de plus en plus rapides se muent en gémissements. Mes mains sur ses reins, ses cheveux qui frôlent mon visage. Ses joues empourprées, son cou rougi, ses yeux clos, le frottement de sa peau. Nos mains s’entremêlent. Elle me repousse d’une force animale. Violence de l’acte. Ses doigts pénétrant mon épaule, ma main enserrant sa gorge. Et puis son corps soudainement lourd retombe sur moi. Et puis le silence. Le silence d’une matinée ensoleillée. Lentement nous nous extirpons du salon et nous enfermons dans la chambre.
J’en ressors quelques heures plus tard. Li Yun est toujours endormie. Je m’avance vers la cuisine, cherchant machinalement la boite de café posée dans le placard surplombant l’évier. En quelques minutes, la pièce est emplie d’une agréable odeur de café, acheté à prix d’or. Mon bol à la main, je m’installe dans le fauteuil. J’allume le téléviseur encastré dans la bibliothèque. Je passe rapidement d’une chaîne à l’autre. Je me fixe sur Discovery Channel. Dans un bruit sourd, un gros sac est expulsé depuis la chambre de Matt. Quelques secondes après, c’est Matt qui sort de sa chambre. Le gros sac à ses pieds, ses épaules encombrées de deux besaces plus petites. Je sais bien que c’est la dernière fois que nous nous voyons. À moins que. Qui sait. Matt, lui aussi s’en rend bien compte. Même si, d’un ton dynamique, il m’assure qu’il téléphonera, que nous allons nous envoyer des e-mails et que je pourrai aller le voir quand bon me semblera. Malgré tout cela, je sais pertinemment qu’au moment où il aura quitté cette pièce, nous vivrons dans des réalités différentes. Une fois qu’il sera là-bas et moi ici, nous n’aurons plus rien en commun mis à part les souvenirs. La séparation reste douloureuse, peut-être justement à cause de cette conscience, de cette sensation de rupture définitive. Nous nous embrassons, une dernière fois. Ne sachant trop comment nous dire adieu, nous restons longtemps dans cette posture. Puis sentant que c’est le moment Matt, me glisse à l’oreille : « Je dois y aller ». Nos yeux sont fuyants, tentant ainsi d’échapper à l’inéluctable. Nos regards finissent par se croiser, furtivement, mais c’est bien assez pour constater nos sanglots réprimés dans un sursaut de conscience masculine. Et comme il passe le pas de la porte, il me lance :
- Stay unsafe !
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28 novembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 5
Longtemps, ils sont restés cantonnés aux sous-sols de la scène underground. Aujourd'hui seulement, ils parviennent à être davantage respectés, écoutés par une partie de plus en plus importante de la population insulaire qui est peut-être, elle aussi à la recherche d’un nouveau monde.
Un nouveau monde, l’expression résonne en moi comme un cri intériorisé, étouffé. Ne suis-je pas, moi, ici, justement, à la recherche d’un nouveau monde.
Allongé sur le canapé du salon, je me relaxe. Cette musique me permet une vague introspection. Je me laisse envahir, bercé par le flot de musique contrasté, harmonieux, et des paroles dont je ne comprends finalement que le refrain. Moment de détente privilégié avant que je ne commence à m’activer : rituel quotidien du professeur avant de se lancer dans l’arène, qu’est une salle de classe bondée d’étudiants pleins d’espoir. Enseignant de français. Voilà mon nouveau statut social. Cela ne me satisfait qu’à moitié. La sensation parfois douloureuse d’être un usurpateur, qui fait de sa langue maternelle, une qualité intrinsèque, une compétence. Le seul mérite du professeur de français que je suis serait finalement d’être né francophone. Mais cette francophonie innée, permet aussi de trouver du travail à Taiwan, ce qui n’est pas l’apanage de toutes les langues. Etre bien né compte aussi. Je regarde le plafond fraîchement repeint. L’appartement que Matt, John et moi occupons a bien plus fière allure comme cela. Lorsque nous avons emménagé, nous avons décidé de retaper cet appartement, d’en faire un lieu moins à la dérive, de protéger ce patrimoine en quelque sorte, qui a vu défiler des générations d’étrangers, comme nous en quête d’un ailleurs. Alors nous avons repeint les murs en blanc et les portes en bleu, recueillant l’approbation et le soutien financier de la propriétaire des lieux. C’est notre maison, l’endroit où chacun d’entre nous se sent protégé du monde extérieur. Chacun y apportant ses habitudes, c’est à se demander si c’est encore Taiwan. Plutôt un lieu hybride, apatride. Le bruit d’un klaxon à l’extérieur me fait sursauter et je tourne la tête. Le klaxon, encore qui déchire le silence de cette fin d’après midi. Je me lève, ouvre la porte-fenêtre et sort dans la petite cour intérieure. Le battant de la porte rouge s’ouvre violemment. Matt, je le reconnais au premier coup d’œil, fait pénétrer son scooter dans la cour de notre appartement. Il stoppe son engin, ôte son casque intégral bleu à la visière fumée et sa crinière frisée se répand sur ses épaules. Il me lance un : - Ho man ! Je t’ai cherché toute la journée ! - Qu’est ce qu’il se passe ?
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19 novembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 4
Trois mois que je suis arrivé, que j'ai investi ma nouvelle vie. Déjà trois mois. Passés comment ? À survivre dans un perpétuel changement. Tout est allé très vite. Le temps a filé. Il y a d'abord eu cette « opportunité de travail » comme il est convenu de dire. Si l'on peut appeler donner des cours de français à mi-temps à des horaires impossibles, une opportunité. Plutôt une sorte d’esclavage déguisé. En tout cas ce fut la première bouffée d'oxygène pécuniaire indispensable à ma subsistance. Puis mon déménagement au bout de deux mois dans un grand appartement. Mes colocataires : Matt, l'Américain qui ne m'avait pas fait si bonne impression au début mais qui s'est finalement révélé être plutôt sympathique et drôle et puis Jeff un Anglais de Blackpool qui vit ici depuis des années. À nous trois nous formons un véritable conseil de l'OTAN qui se réunit presque quotidiennement et dont les séances se tiennent dans l'ambiance feutrée de notre salon. Et puis les cours de chinois, bien sûr. Indispensables au quotidien. Apprendre un tel langage, si éloigné de ma langue maternelle, me donne l'impression d'être un petit garçon à nouveau. Ne pas comprendre les conversations qui m'entourent, vivre chaque jour dans un brouhaha incompréhensible apporte la sensation de vivre dans une bulle, un cocon douillet, sans le moindre heurt venu de l'extérieur. Plutôt agréable comme sensation. On ne peut pourtant pas se contenter de cela. L'homme n'est-il pas fait pour vivre en société, pour communiquer ? Alors j'apprends le chinois comme des centaines, des milliers d'autres étrangers, peut-être, dans cette ville. Certains parviennent à dominer rapidement cette langue, mais ce n'est pas mon cas, et je sais parfaitement que je me rends ridicule auprès des commerçants à chaque fois que j'ouvre la bouche pour acheter de quoi me nourrir dans les rues de Taipei. Les quatre tons du mandarin sont bien difficiles à dompter. Mais je tire tout de même une certaine fierté de tout ceci : on utilise en France l'expression « c'est du chinois » pour dire que l'on ne comprend rien, et bien aujourd'hui je peux me targuer de comprendre quelque peu cette langue réputée si ardue. Depuis que j’ai débarqué au Taipei Hostel, on peut dire que j'ai une vie bien remplie. Les trous dans mon agenda sont rapidement comblés à coups de soirées organisées par les uns ou les autres ou bien encore de week-ends découverte à travers l'île. Trois mois ont donc passé avec des hauts et des bas. C'est à peu près le temps qu'il m'aura fallu pour arrêter d'apercevoir Kate à chaque coin de rue. Pas que son visage ait été omniprésent, qu'il ait obsédé mes moindres pensées, non. Car dès mes arrivées à Taiwan, j'avais su faire la part des choses, je savais que je n'avais plus rien à espérer et n'avais pas hésité à vivre d'autres histoires, avec d'autres Kate. Et puis il y a mes amis. Lisa, bien sûr, mais pas uniquement. Vivre à l'étranger fait que l'on vit plus intensément et que les liens sont plus forts avec ceux qui nous ressemblent, exilés volontaires. Après trois mois, je n’ai pas oublié Kate. Je l’ai plutôt mise entre parenthèses. Et puis elle est tout de même à l'origine des péripéties que je vis pleinement aujourd'hui. S'il n'y avait pas eu Kate, je n'aurais jamais échoué de l'autre côté de la planète. Je la remercierai un jour, pour cela tout au moins.
Voilà où j'en suis aujourd'hui, le bilan que je fais, alors que je marche lentement, le regard rivé au sol. Il est quatre heures de l'après midi, le ciel est gris et comme moi, chargé d'une certaine mélancolie. Je me sens l'âme d'un Baudelaire, le spleen tenace et me complaisant un peu dans ce rôle. C'est pour cela que je me dirige vers mon coffee shop préféré, celui que je fréquente régulièrement depuis que j'habite ce quartier. Besoin d'avoir mes repères dans un monde qui m'a dépouillé de mes certitudes passées. Car c'est aussi cela être un étranger : prendre la différence des autres en pleine face, ne plus être la majorité, voir une autre réalité. Dans la petite allée étroite, mais sous un soleil de plomb, les tentures verdâtres des marchands ambulants sont sorties, les commerçants s’agitent déjà. Les plats cuisinés à emporter où bien à déguster sur place, assis sur des tabourets en plastiques, doivent être prêts pour la sortie des bureaux. Les premières odeurs entremêlées viennent me chatouiller le nez. Les fruits de mer trouvent leur place sur les présentoirs, de petites mains habiles confectionnent les raviolis devant les clients. Alors, je lève la tête et aperçois un panneau lumineux bleu serti de rose pâle : « Baiyun coffee shop » et à coté, la même chose en chinois. J'y suis. Je pousse la porte de verre. Un petit carillon tinte et je suis accueilli par le sourire de la patronne des lieux. Elle incline légèrement la tête et me lance un « Huanying guanglin » (bienvenue) auquel je réponds par un timide « Ni hao » (bonjour). Le lieu est pratiquement désert. Je choisis une table près du mur et m'installe. De là où je me trouve, je peux avoir une vision panoramique de l'endroit. Deux jeunes gens sont attablés à une distance raisonnable, un garçon et une fille. Probablement deux étudiants amoureux. Ils se regardent droit dans les yeux, leurs mains se touchent et seuls deux verres exceptionnellement hauts et remplis de café frappé posés entre les deux corps font office de chaperon. Toujours cette pudique retenue que j'ai observée de nombreuses fois déjà chez les jeunes Taiwanais et qui toujours me surprend, moi qui suis plutôt habitué à l'exhibitionnisme amoureux à la française où le baiser en pleine rue est la règle. Question de culture là encore. La patronne s'avance vers moi et dépose délicatement la carte sur le coin de la table, puis se retire discrètement. Elle doit avoir dans les trente cinq ans. Elle dégage une certaine bonne humeur, une joie de vivre communicative. Son mari, du moins celui que je pense être son mari, car je n'en ai pas la moindre certitude, sait se faire encore plus discret que la patronne. Derrière le comptoir, c'est lui qui, inlassablement prépare à boire et à manger. Et lorsqu'il peut s'octroyer un moment de pause, il s'assoit à une table, toujours la même et s'allume une cigarette « long life ». Et en le voyant, je fais de même. Je commande à boire un café frappé avec une larme de whisky à l'intérieur. Le « Baiyun » est loin d'être le café à la mode. Ici, rien de spécial. Rien à voir avec les coffee shops qui fleurissent dorénavant un peu partout dans la capitale, le temps d’une saison. Des lieux sensés apporter un plus, donner une touche moderne à une ville qui parait quelquefois aux Taiwanais trop archaïque au regard de leur imaginaire. Des lieux aux vitrines tapageuses, aux accents exotiques, qui riment indéfectiblement avec Occident. Des lieux aux appellations empruntées à un ailleurs qui font rêver la majorité, mais qui finissent par tous se ressembler, formatés qu’ils sont. Et je ne suis certainement pas venu ici pour cueillir leur exotisme, car le leur n’est certainement pas le mien. La décoration du « Baiyun » n'est pas terrible et l'on mange et boit exactement ce que l'on pourrait boire et manger dans des tas d'autres lieux de la sorte. Mais voilà. C'est ici que je me sens bien et que j’ai mes habitudes en quelque sorte.
Et tout d’un coup Hsiao Yu s’est levée, comme lasse de mes réflexions dont elle n’a pourtant pas la moindre idée. Empoignant son sac d’une main et son téléphone mobile de l’autre, elle se dirige lentement vers la sortie. Je ressens soudain son absente. Je me sens envahi par un grand vide. Je me retrouve seul d’une certaine manière, c’est comme si Hsiao Yu m’avait accompagné l’espace d’un moment et qu’elle m’avait soudain délaissé. Je suis seul donc, mon verre de café glacé à demi vide pour seul vis-à-vis. J’en bois une longue gorgée, presque machinalement. Que faire ? J’ai encore du temps à tuer et quelques cigarettes à fumer. Je décide de jeter un coup d’œil à mes dernières cartes de visite récoltées. Je n’en avais jamais autant vu et autant possédé que depuis que je me trouve sur le sol taiwanais. À croire que tout le monde en a et se fait un devoir de m’en céder une, à chaque nouvelle rencontre. Moi, je n’ai rien à leur offrir en retour, si ce n’est un petit sourire : « Sonia Hsu, sales manager », « Linda Wang, office manager ». Je remarque alors que le titre de Manager semble être particulièrement prisé. Et tout en feuilletant les autres cartes de ces anonymes rencontrés pour la plupart dans un contexte bien différent du professionnel, je me prends à fantasmer à ma propre carte de visite sur laquelle j’aurais volontiers apposé le titre de « life Manager ». Pourtant, malgré ma moquerie j’ai parfaitement conscience de ce qui peut différencier les gens à carte de visite et les gens comme moi. Ici, dans ce monde, ceux à carte ont un statut social. Ceux qui n’en ont pas, leurs sont un peu inférieurs. Et j’ai tout à coup le fort sentiment d’appartenir à la seconde catégorie.
Je contemple toujours une à une les cartes, de tous modèles, de toutes typographies. Et je tombe sur ce morceau de papier. Toujours ce morceau de papier, simplement un peu plus usé, un peu plus vieux. Je le retourne et vois le même numéro de téléphone, le prénom de Kate trônant prétentieusement à son côté. J’empoigne mon téléphone portable et tape sans réfléchir le numéro que je connais désormais par cœur tout en ne l’ayant encore jamais composé. Je n’aurai pas fait tout ce voyage pour rien. Il faut lui dire que je suis là, histoire qu’elle le sache et l’on verra bien après. En même temps, pourquoi maintenant ? En plein après-midi ? Autant attendre ce soir. Faire les choses tranquillement, sans précipitation, posément, confortablement installé dans ma chambre. Et je replis le papier déjà froissé, le rangeant une fois de plus au fond de mon portefeuille. À mon tour je me lève, et me dirige vers la sortie. La nuit tombe et l’humidité me pénètre jusqu’aux os. En ouvrant la porte, le brouhaha de la rue maintenant bondée m’assaille. Les odeurs aussi, toujours. Mais désormais aussi les bruits. Les bruits de la foule, des ustensiles de cuisine, cette cuisine que l’on prépare inlassablement. Les fumées qui s’échappent des paniers de bambous, les woks enflammés dans lesquels le riz valse. Les tas de pâtes assaisonnées trônant sur les étals en monticules juxtaposés. Les viandes suspendues derrière des vitres graisseuses. C’est à l'une de ces baraques que je m’attable, poussant d'abord mon voisin de gauche puis celui de droite, me constituant enfin un espace vital provisoire.
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12 novembre 2006
Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 3
Hoping East road, section 2, samedi, dix heures du soir. La ville n'est toujours pas en somnolence. Les embouteillages se dissipent à peine. Les passants pressent le pas, mais la rue grouille toujours. Les écoliers vêtus d’uniformes sortent par groupes des écoles du soir, gavés de cours, exténués par une journée d’étude qui leur assurera peut-être l’entrée dans une université bien classée. Mais pour le moment ils chahutent, se bousculent, rient à gorge déployée. Ils relâchent la pression, héritée d’un système scolaire basé sur le systématisme et aussi la compétition.
Les lumières se font multicolores. Le ciel épais, lourd de nuages gorgés d’une pluie qui ne demande qu’à s’abattre et la chaleur ne relâche pas son étreinte. Au numéro 127, rien de spécial, si ce n'est que l'on remarque une concentration anormale d'étrangers, ceux que l’on dénomme « adoa ». Comme on nous appelle, nous, les Occidentaux.
Un rideau de métal est aux trois quarts soulevé, laissant un trait de lumière pourfendre la pénombre. Dès l'entrée étranglée, la musique assaille les oreilles. Je bouscule deux Irlandais - si j'en crois leur accent - en grande conversation, une bière à la main. Et je monte, j’escalade presque l’étroit escalier abrupt qui conduit à la caverne d'Ali Baba noctambule. La bouffée d'air froid distillée par un climatiseur en surrégime me fait un bien fou. Je m'avance. Le bruit, l'air enfumé, les gens, la foule, qui lentement se laisse aller au rythme de l'alcool ingurgité, tout m'incite à m'installer dans l'ambiance du pub. Je me faufile jusqu'au comptoir, commande un « screwdriver ». Je sirote et je regarde tout autour de moi, à la recherche d'un visage familier, quasi machinalement. Même si pour moi, ce soir le visage familier aura forcément Lisa pour prénom.
Ici, on fait la fête, exclusivement. Pas de visages fermés, seulement des souriants, des tous rougis par l'alcool, l'excitation des discussions, des rencontres. Comme si j'étais un peu extérieur à tout cela, un peu autiste, je bois à nouveau une gorgée de mon élixir orangé et décide de faire quelques pas. Non pas que le bar soit immense, mais plus histoire de me donner une contenance et d'aller à la recherche de Lisa. Je dérange un couple qui se regarde dans le fond des yeux, manque de renverser mon verre sur ma chemise, bousculé à mon tour par un géant rouquin qui ne s'est même pas aperçu de ma présence, et finalement arrive près d'un billard. Là, deux jeunes Taiwanais s'affrontent d'une manière presque professionnelle, comme faisant abstraction de ce qu'il se passe partout ailleurs dans le pub. C'est là que je la vois : Lisa. Et je me fige. Une appréhension tout au fond du ventre, car va-t-elle seulement me reconnaître ? Après tout, je ne l’ai rencontrée qu’une fois.
Lisa n'est pas seule, évidemment. Elle tourne la tête dans ma direction comme si elle avait senti ma présence, et me fixe. Ses yeux brillent et elle affiche soudain un large sourire. Elle me fait signe de la main. J'approche. Ses cheveux brun foncé légèrement ondulés ne sont plus ramassés au-dessus de sa nuque. Sa tenue vestimentaire est aussi plus sexy. Son Tee-shirt blanc décolleté laisse découvrir la base de sa poitrine, son jean taille basse met en évidence son nombril ornementé d'un anneau d’argent.
Elle se lève et me tire par le bras. Son regard est pétillant. Je sens sa main toute chaude glisser vers le creux de la mienne, étrange impression d'un lien familier m'unissant à une quasi inconnue. Je me laisse envahir par cette douce tentation, profitant du temps présent, surtout ne pas penser, pas maintenant. Je tire une chaise et m'installe à la table, tout en posant ma boisson. En jetant un coup d'œil circulaire, je fouille machinalement la poche arrière de mon jean et en sort un paquet blanchâtre bien écrasé. J'en tire une cigarette aplatie que je mets aussitôt à la bouche. Pendant ce temps-là, Lisa a commencé de jouer son rôle de facilitateur social, en m’introduisant auprès de chaque personne présente autour de la table. En m'arrêtant sur chaque visage, je ne manque pas de sourire et de répéter niaisement chaque prénom, le visage coloré par une certaine gêne. Il y a Matt, l'Américain de Détroit, la vingtaine à peine, qui est ici pour, comme quelques milliers d'autres, enseigner l'anglais, mais pas seulement. Et cela il n'a pas besoin de le dire. C'est perceptible. Il se sent aussi l'âme d'un ambassadeur, vantant les mérites d'une Amérique déjà obsolète, esclave aveugle d'une nation tentaculaire, comme s'il ne pouvait se contenter d'être Matt, l'Américain à la casquette des Tigers vissée sur la tête. À ses côtés se trouve Ellen, américaine elle aussi, mais qui a l'air beaucoup moins porteuse d'une identité. Puis il y a Josh, Canadien de nationalité, mais d'origine taiwanaise. Lui est de Vancouver et fait en quelque sorte un retour aux sources. Il est rentré pour apprendre à écrire le chinois, qu'il parle déjà couramment via ses parents installés sur la côte ouest de Canada voilà déjà quelques décennies. J'apprends que tout ce beau monde est ce qu'il y a de plus précieux pour Lisa ici : ce sont ses amis. Et tout le monde acquiesce. Alors pour ne pas avoir l'air trop bête et ne sachant pas que dire, je fais de même.
Puis d'un bond, Lisa se tourne vers moi, me regarde droit dans les yeux, me prend la cigarette des mains, la porte à ses lèvres, tire une bouffée, elle recrache une volute de fumée, puis pose le mégot sur le cendrier couvert de publicité. Je ne perds rien de ce délicieux enchaînement de mouvements. Et elle dit :
- Voici Vincent. Vincent est Français !
Les regards se concentrent sur ma personne. J’entends même un petit « really ? » qui décèle un rien de raillerie, l'air de dire « and so what ? ». Mais je ne peux pas en vouloir à ce pauvre Matt, car je pense la même chose. « And so what ? ». J'en veux plutôt à Lisa, de m'avoir présenté de la sorte. Comme si le fait d'être Français était une qualité en soi. Mais elle sourit. Elle se tourne vers moi à nouveau l'œil plein de malice et ajoute :
- Les Français sont si romantiques !
Ce n'est pas la première fois que j'entends cette expression toute faite. À Paris, Kate m'avait déjà dit cela sans ne jamais pouvoir argumenter pour autant. À croire que le romantisme est perçu à l’étranger comme une qualité intrinsèque de la France. Je ne tente alors pas d'intervenir, de me disculper, de me justifier. Je conserve simplement mon air gêné. Mais je me rends très vite compte qu'à cette table cela tiens plus de la plaisanterie, une manière de railler certains Taiwanais dont la vision des étrangers est faite de stéréotypes. Ironiser simplement, mais sans incidence. Pas de grands discours qui suivent. Ce n'est pas le lieu. Ici, un samedi soir, on ne se prend pas au sérieux. Parler pour se faire plaisir, être léger, volage. D'ailleurs Josh s'est déjà levé suivi de Lisa. Ellen me parle déjà d'autre chose. Elle me parle d'un film qui vient de sortir, me dit que c'est très bien, qu'elle est allée le voir deux fois. Moi, je n'ai jamais entendu parler de ce film. Je viens tout juste de débarquer. Et surtout j'ai Lisa dans la tête.
Et c'est précisément le moment où elle et Josh sont de retour, des boissons plein les mains. Lisa me tend un autre screwdriver en lançant à mon adresse : « C'est pour toi ». Matt attrape une bouteille de bière et entame une discussion avec Ellen à propos du film auquel elle vient tout juste de faire allusion, puis tous les deux se lancent dans de grandes théories sur le 7e art. Josh s'est de nouveau échappé, et comme par enchantement, il ne reste plus que Lisa et moi à la table. La musique ambiante mêlée au brouhaha crée un bourdonnement permanent. L'alcool, désormais m'enrobe. Et je me décontracte. Enfin. Je crois même que c'est mon premier moment de réelle détente depuis que j'ai posé le pied sur cette île. Je baisse enfin la garde. Je me sens bien, plus si loin de chez moi. Cet environnement devient un peu le mien.
Je voudrais m'approcher de Lisa et lui dire quelques mots. Quelques mots pour rompre un silence trop encombrant même au milieu du vacarme. Mais je n'en ai pas le temps. Elle sort un téléphone portable de son petit sac accroché à la chaise. Comme elle le porte à son oreille, un pendentif lumineux fait un va et vient intensif qui m'hypnotise l'espace d'un instant. De là, mon regard se pose sur le visage de Lisa. Son oreille, son nez, ses lèvres, elle sourit, son cou, sa nuque partiellement dissimulée par des cheveux presque noirs probablement teints.
Je me lève, à mon tour, et la laisse en grande conversation téléphonique. Même si je m'interroge sur sa capacité à entendre quoi que ce soit dans un tel environnement, au milieu d'un tel chaos sonore. Je me lève donc. Je traverse la pièce, et me dirige vers les toilettes. J'en ressors et m'accoude au bar. L'air devient chaud, très chaud, l'alcool sans aucun doute. Et je recommande. De la Tequila. Le gars d'à coté me regarde, se tourne vers ses deux amis, et me regarde de nouveau. Il me tape sur l'épaule et me lance :
- Toi, tu n'es pas Américain ! Tu es Européen !
Puis il me fait un large sourire. Je le regarde à mon tour, un peu interloqué.
- Ouais, c'est vrai ! Ça se voit tant que ça ?
- D'où viens-tu ?
- De France et toi ?
- Nous sommes frères. Je suis Polonais !
Puis il se lève de sa chaise et se colle à moi. Son verre toujours à la main, il m'étreint, ses larges mains posées bien à plat contre mon dos. À vrai dire, je n'avais jamais envisagé les choses sous cet aspect-là. Mais après tout pourquoi pas. La proximité géographique et la vodka ou la tequila aidant, un Polonais peut bien être mon frère dans un bar à Taipei. Et nous triquons à l'amitié.
De l'autre côté, Lisa vient de me rejoindre. Ses yeux se font doux. C'est elle qui prend l'initiative de la conversation. Elle me pose des questions passe-partout : comment ce sont passé mes premiers jours d'installation, si je m'adapte, si j'aime cette ville, si j'ai commencé à apprendre le chinois, si j'ai rencontré des gens. Tout cela est encore tout frais pour moi. Je lui réponds à peine. Elle me dit alors qu'elle comprend ce que je ressens, qu'elle est passée par là, que ça fait toujours ça la première semaine. Elle me dit de ne pas m'en faire, que ce soir il ne faut penser à rien. Penser à rien, boire et faire la fête. Elle commande aussi sec plusieurs verres de tequila pure. Le serveur dispose un pot rempli de sel et un autre quartier de citrons. Lisa dispose méticuleusement une pincée de sel sur le morceau de peau qui sépare son pouce de son index. Elle lèche ensuite discrètement le sel ainsi déposé. Puis elle me tend un verre et me dit : « Cul sec ! ». Puis d’une manière quasi-frénétique et instantanée, elle mord avidement dans un quartier de citron.
Une demi-heure plus tard, je suis dans un état vaporeux. Lisa me dit qu'elle veut aller danser. Je lui réponds que moi aussi. En fait, je n'aime pas vraiment me trémousser, je me trouve toujours un peu ridicule en accomplissant cet exercice de style. Pourtant ce soir, je dis oui, désinhibé que je suis et sous le charme. Aussi. Dix minutes plus tard, je me retrouve à l'intérieur d'une boîte. Je ne saurais dire comment j'y suis arrivé mais cela est encore plus délicieux, comme entouré d'un certain mystère. Les yeux mi-clos, je me balance au rythme des basses sur des airs de musique électronique. Beaucoup d'Occidentaux, beaucoup de mélanges, la fête, partout autour, mais pas seulement la joie, une sorte de rage qui voudrait bien exploser, monter à la surface, une soif de vivre, comme j'ai rarement vu. Les jeux de lumières rendent la scène des danseurs assez surréalistes, des robots magnifiques, obéissants au même ordre, répondant aux attentes improbables d'un invisible gourou. Et moi au milieu de tout cela, de tous ceux-là. Et Lisa en face de moi. Je sens alors que c'est le moment, et je me rapproche d'elle. Je l'enlace, elle se dérobe. Je refais une tentative d'approche, elle me tourne le dos et va s'asseoir. Je la rejoins. Elle me prend alors par la main et m'entraîne à l'extérieur. Au dehors, la température est tombée de quelques degrés. La quiétude retrouvée tranche à tel point avec le vacarme qui régnait à l'intérieur de la boîte que je suis assourdi pour de longues minutes. L'air relativement frais me fait du bien. Je retrouve quelque peu mes esprits et pour le coup, je commence à me sentir grotesque. À côté de nous, un marchand ambulant vend des saucisses grillées qu’il fait cuire sur un barbecue disposé sur un tricycle.
Je scrute le visage de Lisa. Par faiblesse, par timidité, peut-être, je n'ose pas rompre le silence de plus en plus embarrassé qui s'installe entre nous deux. Comme je me sentais proche d'elle, il y a quelques heures, quelques minutes même et comme soudain nous nous éloignons. Difficile de dire si cela se passe dans ma tête ou si Lisa a les mêmes impressions. Toujours est-il qu'elle reste assise sur le trottoir, les yeux ailleurs, un ailleurs où visiblement je n'ai pas ma place. Moi, debout, l’épaule apposée à une façade vitrée, je ne fais plus un seul mouvement. Dans une respiration sonore, elle se tourne enfin vers moi. Je fais un pas en sa direction. Elle me scrute comme pour chercher la réponse à une question qu'elle aurait mentalement formulée à mon attention. Elle porte une cigarette à ses lèvres que je trouve soudain d’une finesse incroyable. Le silence me devient insupportable et je balance un, « je suis désolé », presque machinalement, presque malgré moi. Lisa ne bronche toujours pas. Je m’avance alors encore dans sa direction et finalement, après quelques petits pas mal assurés, je m’asseye à ses côtés, les bras croisés sur les genoux. Je m’interroge : la bonne solution est-elle de partir ou bien de rester. Sans savoir si une bonne solution existe seulement. Alors j’ajoute :
- Vraiment, je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris !
Lisa s'anime enfin. Elle jette sa cigarette tout juste fumée à moitié, l'écrase d'une manière volontaire, fait pivoter sa tête comme pour se décontracter et me dit dans un bâillement :
- That's OK. Ce n'est pas de ta faute. Ce sont les garçons.
Puis, puisant dans ses dernières ressources, elle se tourne de tout son buste et me fait face. Elle lâche alors :
- Je n'aime pas les garçons. Tu vois, c'est moi qui suis désolée. Ce soir je voulais m'amuser, c'est tout. Peut-être est-ce ma faute. Mais je voulais simplement que nous nous amusions tous les deux. Pas plus. Tu sais je t'aime bien. Tu es « cute ». Mais j'aime une fille, une Taiwanaise.
Et là, elle se met à me dévisager comme pour mieux examiner mes réactions. Comment croit-elle que je vais réagir. Son visage est toujours aussi doux. Pourtant dans mon for intérieur, c'est la douche froide. Soudain, je me sens vain et ridicule. Ridicule d'avoir tenté de jouer de mes charmes. J'ai la sensation d'avoir été dupé aussi, trahi, en quelque sorte. Mais de cela, je ne laisse rien transparaître. Je me contente d'arborer un sourire niais. Soudain, Lisa me tend la main.
- Nous sommes amis ?
- Nous sommes amis.







