« Mea Culpa | Page d'accueil | Un an pour ça »
10 janvier 2007
Adaptation
Comme promis je vous propose cette nouvelle écrite en 1999. Comme son nom l’indique cela se passe aux Etats-Unis. Je revenais d’un voyage en Floride. Et voilà ce que cela m’a inspiré. Alors vous me direz aucun rapport avec Taiwan. Et bien pas si sûr. Car je vous soumets ici une première version de cette nouvelle. Dans quelque temps, je posterai la seconde version qui ne se passe plus en Floride mais dans le sud de Taiwan. Vous pourrez alors comparer les deux versions et me dire laquelle vous semble la mieux… Bonne lecture
AMERICAN DREAM
Mais qu’est-ce que je fous ici ? »
Ca lui était venu comme ça. C’était sorti presque tout seul. Presque sans y penser, dans un raclement de gorge. Il en était d’ailleurs un peu étonné lui-même. Mais à bien y réfléchir, il y avait du vrai dans ses paroles. Il y a toujours du vrai dans la spontanéité. Mais c’était plutôt cet excès d’humeur qui l’avait choqué. Ça ne lui ressemblait pas, tout le monde aurait pu en jurer. Alors quoi ? Pourquoi, au fond, se posait-il cette question ? Il voulait maintenant en savoir la cause. Il n’était pas bien là, en Floride, allongé sur un relax, son relax, au bord de la piscine ? C’était le rêve. Le rêve américain.
Son rêve américain à lui, il avait un prénom, Kimberley, et une fine silhouette. C’était celui-là même qui l’avait poussé à venir s’installer ici deux années auparavant. Ils s’étaient rencontrés en France, à Paris au cours de l’une de ces soirées qu’il n’affectionnait pas particulièrement. Ce soir-là, il avait décidé d’être sociable. En effet, la sociabilité ne lui venait pas naturellement. Il fallait qu’il y pense, qu’il se fasse une raison, qu’il le décide. Il avait donc bu, beaucoup peut-être, en tout cas assez pour se désinhiber, pour donner l’impression qu’il était dans son élément. Et ça marchait à tous les coups.
La jolie Kim l’avait remarquée la première. Mais elle avait surtout vu en lui un beau parleur, trop saoul pour être élégant, trop mal assuré pour la séduire. Et c’était bien dommage car elle aurait pu, en d’autres circonstances le trouver mignon. Elle avait 25 ans, elle était en vacances. Lui, il avait, depuis l’autre bout de la pièce, entendu son rire, extravagant. Puis il l’avait entendu parler, entourée de quelques types qui, comme lui étaient déjà sous le charme d’un fort accent américain dans un français, grammaticalement plus que correct. Mais il était pour lui hors de question de se mêler à ce groupe affable. Par principe. Alors il avait attendu. Un bon moment. Il avait attendu le bon moment pour l’aborder. Lui parler de tout, de rien. Comment aurait-il pu avoir une vraie conversation, lui qui ne sortait que rarement de son quartier, qui n'avait presque aucune expérience. Et puis, il n’avait pas l’habitude des étrangères, qui plus est, si elles étaient belles. Il avait 28 ans, il n’avait pas de vrai boulot. Ce n’est que le lendemain, plus sobre, au détour d’un café qu’il avait réussi à la faire sourire. Ils s’étaient trouvé des points en commun. Le désir d’aimer. Et ça avait suffi. Suffit à le décider à suivre Kimberley, là-bas, en Floride. Il s’était dit que de toute façon, il améliorerait son anglais. Il l’avait donc suivie, pour quelques mois sur un coup de tête, un coup de cœur. Cela faisait deux ans qu’il était ici. À vivre dans cet hostel, sous le regard bienveillant du propriétaire, le père de Kimberley, qui rêvait tout de même d’un meilleur avenir pour sa fille, que cet homme de trente ans, vivant à la petite semaine, même s’il était un frenchy romantique. Était-ce donc que le rêve américain commençait à s’évaporer ?
Il se souvenait maintenant avec exactitude du moment où pour la première fois, bien avant que cela ne sorte comme on vomit ses tripes un soir de beuverie, il avait pensé : “Qu’est-ce que je fous ici?” C’était trois semaines auparavant. Il était assis exactement au même endroit, dans la même position, à regarder le muret qui lui faisait face, de l’autre côté de la piscine. Il n’y avait jamais pensé avant ce jour-là. Mais il le trouvait laid. Avant, il aimait les couleurs claires des façades des maisons de Fort Lauderdale. Il aimait se baigner dans cette piscine. S’allonger sur le sol brûlant, prendre le soleil, se laisser éblouir par le climat. Mais depuis trois semaines il ne voyait plus tout cela. Il remarquait davantage les lézardes qui parcouraient les murs. Il entendait plus distinctement les bruits provenant de la voie rapide qui séparait le petit hostel du supermarché. Il détestait l’enseigne de l’établissement qui n’avait toujours pas été repeinte. Et il y avait pire. Il commençait à haïr les autres locataires. Ceux qui, comme lui vivaient ici, de petits boulots, de rien, attendant de trouver mieux. Attendant. Les autres locataires étaient ses amis. Les seuls qu’il avait. Des compagnons, loin d’être triés sur le volet. Il détestait ce brave Ted, australien d’origine, qui vivait ici, depuis des lustres. Il faisait partie des meubles. La journée, il travaillait au bord de la plage, à quelques kilomètres de là. Il vendait des babioles aux touristes, aux vieux, à tous ceux qui venaient pour la qualité de vie incomparable de la Floride.
Ted vivait dans une chambre de dix mètres carrés qu’il devait partager avec de jeunes globe-trotters de passage. Cela lui importait peu, il dormait beaucoup, sauf quand il y avait de chaudes soirées. Dans cet hostel, beaucoup de Ted résidaient à l’année. Tous étaient issus du même moule. Venus, histoire de voir du pays, restés par manque d’argent ou de courage. Courage de recommencer ailleurs, encore une fois. C’était peut-être parce qu’il leur ressemblait tellement qu’il commençait à les renier. Comme dans un réflexe d’autoprotection. Et Kimberley ? Elle ne valait pas mieux que les autres, à déambuler toute la journée, à s’occuper plus ou moins de l’accueil des nouveaux clients. À sourire aux vrais touristes qui ne faisaient qu’une brève halte de quelques nuits. Aujourd’hui, elle ne l’excitait même plus. Bien qu’elle fasse de son mieux, arborant un short en jeans délavé qui laissait naître la base de ses fesses si bien faites. Pourtant, Kim était bien ce qui lui était arrivé de mieux. Sans elle il n’aurait pas survécu ici plus d’une semaine ou deux. Mais était-ce vraiment un bien d’avoir survécu ici, dans ce monde, qu’il ne jugeait pas comme faisant partie de la réalité. Son monde n’était pas inscrit dans la rationalité de cette fin de siècle, car cet univers bafouait les lois et les principes de vie du reste de la société. Pas de boulot stable, pas d’argent pour consommer, pas de productivité réelle. Être là, simplement. Et c’est précisément ce qui commençait à le miner sérieusement. Il rêvait désormais d’autre chose. Lui et sa compagne, loin, à travailler pour lui offrir de l'espérance. À acheter du rêve. Pouvoir enfin lui donner tout ce dont elle avait envie, en silence, sans jamais le montrer. Car elle semblait heureuse, ici, finalement. Tout comme les autres, ses amis, semblaient prendre plaisir à mener cette vie.
Mais lui, il était différent. Lui, il avait un avenir, un destin. Les choses allaient changer. Il allait partir, retourner en France, la mère-patrie, et là, tout serait possible. Là-bas, c’était certain, ce serait mieux. C’était la seule chose à faire, partir. Il emprunterait le prix du billet d’avion. Demain, il irait réserver une place en économique, un aller simple. Au plus tard dans quinze jours, il serait parti. Quitter enfin cette folie, c’était tout ce qui lui importait maintenant. Alors il regarda bien le muret crasseux, devant lui. Lentement il ouvrit sa canette de bière. Il en but une gorgée. Il reposa la canette, respira profondément. Il jeta un coup d'œil à l’enseigne usée par le temps. Il fallait que le stress retombe. “Allez, ce n'est rien, ça va passer. Demain, ça ira mieux. Finalement je l’aime bien ma Floride.” Kim qui passait devant la piscine lui fit un clin d'œil. Il ferma les yeux, et s’assoupit lentement, un petit sourire dessiné sur les lèvres. Il faisait chaud sous le soleil de Fort Lauderdale.

Ce/tte création est mis/e à disposition sous un contrat Creative Commons.
17:10 Publié dans Nouvelles | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : American dream, Taiwan, nouvelle, ecriture, litterature, roman








Commentaires
Bravo pour la nouvelle, il me semble que je l'avais déjà lue sur ton premier site, mais en fin de compte, la relire après qq temps et qq séjours aux US, ça la place sous un autre angle... Mais je dois avouer que j'attends surtout avec impatience la transposition dans le Sud de Taiwan!
Bonne année Stéphane,
Iris
Ecrit par : Iris | 12 janvier 2007
Grandiose, la description de cette inutilité, de cette existence en lambeau, de ces errements climatisés à l'américaine, autour d'une piscine ! Un sentiment franchement urbain qui est parfaitement décrit ! On en redemande !
Ecrit par : Yubai | 14 janvier 2007
J'ai lu avec attention. Cela ferait un peu décor "Bagdad Café" mais sans tumble weeds... On sent votre mélancolie, votre mal vivre, c'est bien écrit, mais vous devriez creuser un peu plus. Allez, dépassez le style journal intime du gosse qui s'ennuie partout et sans forcément faire du Scott Fidzgerald, prenez-nous aux tripes! On sent très bien que vous en avez tout à fait l'étoffe. Amicalement!
Ecrit par : Maeva | 14 janvier 2007
A Iris : Bonne année à toi aussi. Encore quelques jours de patiences... pour la fameuse transposition.
A Yubai : Oui, c’était l’idée de départ. Travailler sur l’errance, les sensations sans action et l’urbanité qui ne vieillit pas forcément très bien.
A Maeva : Je vois que vous avez la dent aussi dure en 2007 qu'en 2006 !
Je n'avais pas pensé à la comparaison avec "Bagdad café". Peut-être parce que mon personnage principal est Français :)
C'est vrai que la nouvelle est très courte et peut-être pas très creusée mais j'avais dans l'idée à ce moment-là de simplement capter quelques sensations.
Je vais néanmoins tenter de suivre suivre vos conseils et d'arrêter "le style journal intime"....
Ecrit par : L'autre Rive | 14 janvier 2007
Ecrire un commentaire