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28 novembre 2006

Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 5

Et voici le 5ème chapitre tant attendu

QUITTER TAIWAN

« À la recherche d’un nouveau monde », il s’agit-là du titre d’une chanson du dernier album éponyme de « The Chairman ». Un groupe de rock cent pour cent local, entre influences occidentales et racines taiwanaises. Un résumé de la mondialisation à visage humain, un exemple criant des bienfaits de ce nouveau siècle. Une petite partie de la nouvelle génération de musiciens a ici choisi de refuser, tout au moins partiellement, les valeurs nées du miracle économique taiwanais. La rébellion peut naître d’un manque, manque de liberté, manque de confort. À Formose cette rébellion est issue du trop, de l’abondance et de ses dérives. Dans une industrie de la musique où ce que l’on appelle le « mainstream » est la règle sacro-sainte et où l’imitation du modèle qui fonctionne, qui rapporte, est vénéré par un public que la différence effraie, les artistes à la marge ont dû lutter. Longtemps bannis par le grand public, considérés comme des marginaux, ils ont subsisté, se sont battus pour faire entendre leur voix, et aujourd’hui, ils marchent enfin sur les chemins de la reconnaissance.
Longtemps, ils sont restés cantonnés aux sous-sols de la scène underground. Aujourd'hui seulement, ils parviennent à être davantage respectés, écoutés par une partie de plus en plus importante de la population insulaire qui est peut-être, elle aussi à la recherche d’un nouveau monde.
Un nouveau monde, l’expression résonne en moi comme un cri intériorisé, étouffé. Ne suis-je pas, moi, ici, justement, à la recherche d’un nouveau monde.
Allongé sur le canapé du salon, je me relaxe. Cette musique me permet une vague introspection. Je me laisse envahir, bercé par le flot de musique contrasté, harmonieux, et des paroles dont je ne comprends finalement que le refrain. Moment de détente privilégié avant que je ne commence à m’activer : rituel quotidien du professeur avant de se lancer dans l’arène, qu’est une salle de classe bondée d’étudiants pleins d’espoir. Enseignant de français. Voilà mon nouveau statut social. Cela ne me satisfait qu’à moitié. La sensation parfois douloureuse d’être un usurpateur, qui fait de sa langue maternelle, une qualité intrinsèque, une compétence. Le seul mérite du professeur de français que je suis serait finalement d’être né francophone. Mais cette francophonie innée, permet aussi de trouver du travail à Taiwan, ce qui n’est pas l’apanage de toutes les langues. Etre bien né compte aussi. Je regarde le plafond fraîchement repeint. L’appartement que Matt, John et moi occupons a bien plus fière allure comme cela. Lorsque nous avons emménagé, nous avons décidé de retaper cet appartement, d’en faire un lieu moins à la dérive, de protéger ce patrimoine en quelque sorte, qui a vu défiler des générations d’étrangers, comme nous en quête d’un ailleurs. Alors nous avons repeint les murs en blanc et les portes en bleu, recueillant l’approbation et le soutien financier de la propriétaire des lieux. C’est notre maison, l’endroit où chacun d’entre nous se sent protégé du monde extérieur. Chacun y apportant ses habitudes, c’est à se demander si c’est encore Taiwan. Plutôt un lieu hybride, apatride. Le bruit d’un klaxon à l’extérieur me fait sursauter et je tourne la tête. Le klaxon, encore qui déchire le silence de cette fin d’après midi. Je me lève, ouvre la porte-fenêtre et sort dans la petite cour intérieure. Le battant de la porte rouge s’ouvre violemment. Matt, je le reconnais au premier coup d’œil, fait pénétrer son scooter dans la cour de notre appartement. Il stoppe son engin, ôte son casque intégral bleu à la visière fumée et sa crinière frisée se répand sur ses épaules. Il me lance un : - Ho man ! Je t’ai cherché toute la journée ! - Qu’est ce qu’il se passe ?
Le buste avachi, il s’avance vers moi. Son tee-shirt blanc qui a perdu de son éclat d’origine sort légèrement se son short, ce qui lui donne un air franchement débraillé. Ses chaussures de sport portées sans chaussettes sont couvertes de cambouis. Il s’avance toujours, à pas lents. Il se jette dans mes bras. Surpris, je ne sais quoi dire. Sa respiration se fait plus forte et je sens sa gorge se serrer. Alors il se met à sangloter. Une manière de relâcher la pression, d’extérioriser le stress accumulé. Après quelques secondes de cette étreinte, Matt relâche son emprise, comme soulagé. C’est alors que je lui demande de nouveau :

- Matt ! Que se passe-t-il ? - C’est mon père ! Il ne va pas bien. Ho man, mon père va mourir.

Une nouvelle fois je reste silencieux. Mais que dire ? Je m’approche de lui, pose ma main sur son épaule et l’invite à entrer dans l’appartement. Je referme soigneusement la porte coulissante derrière nous, plongeant ainsi la pièce principale dans une pénombre appropriée. Matt s’affale littéralement sur le sofa et je vais dans la cuisine préparer du café. Quelques minutes plus tard, je lui tends une tasse émaillée brûlante. Le visage baissé, les yeux rougis par les larmes, il est presque amorphe. Et puis comme toujours, lentement, la vie reprend le dessus. Après quelques heures douloureuses comme si l’on soignait une blessure, Matt retrouve sa verve naturelle. Il m’explique. Le coup de téléphone de sa mère depuis cet hôpital de Détroit. Son père malade d’un cancer depuis plusieurs années et puis, le verdict, sans appel des médecins. Son père mourant. Et il ajoute :

- Vincent ! Je vais partir.

Je hoche la tête approuvant mais ne comprenant pas tout de suite la portée de ses paroles. Et il poursuit.

- Je vais partir, et je ne pense pas revenir à Taiwan.

Mon regard se fige et je n’ose pas relancer la conversation. Je voudrais à cet instant ne jamais avoir entendu cette dernière phrase. Et le monologue de Matt peut reprendre :

- Ce n’est pas simplement mon père. Bien sûr je rentre pour lui. Mais si ce n’était que cela, je pourrais revenir d’ici quelques mois. Mais non. Tu vois, j’en ai assez de cette île. Quoi que l’on fasse, on n’est jamais que des « Adoa ». Quoi que l’on fasse. Je veux rentrer chez moi, être dans un monde que je comprends. Il y a tout le reste aussi. Le regard des gens à chaque fois que je sors. Les adolescents qui m’interpellent juste pour me serrer la main, me dire « Hello » dans la rue, juste parce que je suis étranger. C’était amusant au début. Mais plus maintenant. Non, plus maintenant. Et puis, tu crois que je vais être prof d’anglais toute ma vie ? C’est quoi mon avenir si je reste ici ? Je te le dis, si je reste ici, je vais devenir fou. Bien sûr, j’ai eu de bons moments. J’ai rencontré des gens vraiment sympas. Mais il est temps que je retourne à Détroit. Pour moi, Taipei, quand on est étranger, est une ville faite pour s’amuser. Mais il arrive un moment où il faut grandir et aller ailleurs. Pour faire sa vie, Il faut grandir, quoi ! Le regard dans le vague, Matt, s’arrête de parler, comme si lui-même ne croyait pas vraiment à son baratin. Comme un VRP à court d’argument, qui ne sait plus quoi dire pour, coûte que coûte, vendre son produit. L’émotion sans doute, le choc de la maladie de son père et puis aussi la part de doute, inévitable, qui fait que parfois on veut jeter l’éponge, rentrer chez-soi, retrouver une vie qui en vérité n’existe plus que dans les souvenirs, au fond d’une mémoire idéalisée. Mais je sais maintenant que sa résolution est irrévocable, qu’il va partir. Et je rentre dans son jeu, lui dis que si telle est sa décision, elle est respectable. Et que moi non plus, je ne pense pas faire long feu sur cette île. Et puis toute la litanie sur le fait de vivre à l’étranger quand les moyens financiers sont plus de l’ordre du globe-trotter que de l’expat. Nous entrons dans un jeu biaisé qui nous entraîne à évoquer des arguments dont nous savons pertinemment, qu’ils ne sont que des excuses. Car nous avons tous besoin d’excuses. Moyen de justifier le mouvement de recul naturel face à un univers hors de nos normes. Un monde qui nous attire, mais que l’on redoute aussi, car, on ne voit pas très distinctement dans quelle direction on avance. C’est l’appel du vide. Une attirance irrésistible. Au moment de faire le grand saut, certains font un pas en arrière. Matt, lui a décidé de descendre du pont. Détroit contre Taipei. Question de choix. Il lève alors les yeux dans ma direction. Et après un mouvement latéral du menton, il dit :

- J’ai un avion lundi prochain. Et ce week-end, mon dernier week-end, on va faire la fête !

Matt s’approche de moi, me serre dans les bras et me murmure à l’oreille : « Une dernière fête ! ». Puis il s’éloigne, rentre dans sa chambre et ferme la porte doucement. Après quelques instants, des riffs de guitares émanent de sa chaîne stéréo, une fois de plus, trop bruyante à mon goût. Je récupère la télécommande universelle sur la table basse, dissimulée sous un amas d’emballages froissés, vestiges de la veille au soir. D’un clic, sur mon écran de télévision une splendide créature apparaît, vantant les spécificités d’une caméra vidéo que l’on peut acheter par un simple coup de fil, payer en douze fois sans frais et rendre la marchandise si l’on n’est pas satisfait. Je zappe, passant en revue toutes les chaînes de téléachat. La consommation à de beaux jours devant elle. Arrivent les séries télé, venant de Corée du sud ou made in Taiwan, les chaînes d’information, tournant vingt quatre heures sur vingt quatre, les journalistes épiant en permanence la vie de leurs concitoyens. Ici, pas moyen de leur échapper sous peine d’être taxé d’entraver la liberté de la presse. Refusez une interview et vous serez illico soupçonné de ne pas être du côté de la démocratie. Le droit du voyeurisme avant celui de l’individu, voilà le tribut à payer lorsqu'on sort de près d’une quarantaine d’années régies par la loi martiale. Zappant, toujours, les innombrables films hongkongais défilent sous mes yeux. Et même s’ils disposent de sous-titres en anglais, ce sont visiblement les codes culturels qui me font défaut pour pouvoir vraiment m’y intéresser. Et puis les chaînes dédiées aux films étrangers, principalement hollywoodiens, mais pas exclusivement. Et toutes les autres chaînes, au total une bonne centaine. Miracle du câble. Me vient alors en mémoire une chanson de Bruce Springsteen : « 57 channels and nothing on ». J’ai du mal à m’extirper du fond du sofa. Je me redresse malgré tout, coupe soudain la parole à une présentatrice de talk show, qui haut perchée sur ses talons et vêtue d’une robe légère s’apprête à passer la parole à un bellâtre. D’un bond, je me lève, prend mon paquet de cigarettes au passage et me dirige vers la sortie. Je récupère mon sac posé près de l’entrée, pousse la porte coulissante, traverse la cour et me rend à l’extérieur. Après quelques mètres, je tourne dans une ruelle un peu plus large. Le monde extérieur s’anime, les gens, plus nombreux, m’entourent, les lampadaires donnent une couleur jaunâtre à l’espace qui s’ouvre devant moi. La nuit est tombée sur le quartier de Shida. Je m’enfonce dans la rue sinueuse qui me fait face ; et plus je marche et plus la vie me soulève. Comme si une main invisible me poussait et me disait : « Vas-y, droit devant, ne te laisse pas aller ». Les écoliers sortent de classe, tous vêtus sans exception de leur uniforme, vestige de la colonisation japonaise et vont se restaurer avant de suivre les cours du soir, entassés dans ce que l’on nomme ici des « buxiban » à tenter d’ingurgiter des programmes scolaires toujours plus sélectifs et d’être fins prêts pour les examens. Des cours facultatifs, du bachotage, mais un rendez-vous quasi-obligatoire par le simple fait que tous les élèves y prennent part. La foule commence à se presser. L’appel du ventre. C’est que Taipei regorge d’étals magnifiques où l’on peut retrouver les cuisines de la Chine entière. Il faut dire qu’en 1949, Chiang Kai-Shek, dans sa retraite sur l’île, est arrivé avec plus d’un million de Chinois, venus bien entendu de toutes les provinces du continent et du coup à Taiwan, on retrouve toutes les saveurs de l’Empire du milieu. Et ça c’est une vraie chance. Oubliés les restos chinois de Paris, même les meilleurs du XIIIe arrondissement ne peuvent rivaliser ni en variété, ni en qualité avec le moindre étal de cette ruelle. Et puis tous ces fruits aussi. Des verts, des rouges, des jaunes, et surtout, des jamais vus, des exotiques, des excentriques. Des goyaves, des caramboles, des pastèques, trônant côte à côte avec d’autres, que je suis incapable de nommer, mais que je sais désormais apprécier.  Je fais mon entrée sur l’avenue Hoping. Comme des centaines de personnes, je la traverse à toute allure, les yeux calés sur le petit bonhomme vert qui, comme moi accélère le pas. Sous ses jambes, un compte à rebours qui annonce le temps restant avant que les voitures, bus et scooters ne déboulent à nouveau. 5, 4, 3 secondes, c’est le répit qu’il me reste. 2, 1, 0 : un bruit assourdissant monte dans mon dos. Je pose le pied sur le trottoir. Traversée réussie.

 

26 novembre 2006

Chairman est de retour

Depuis mercredi le tout dernier album du groupe Chairman (董事長) est dans les bacs !

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Toujours du rock. Il y a parfois de faux accents de Wu Bai, c'est un peu dommage. Les guitares (3 au total) sont moins agressives que ce qu'elles ont pu être par le passé. Ce nouvel album qui s'intitule "Vrai faux !?" (真的假的) est cependant dans la lignée du précédent sans le côté électronique. La grande nouveauté, c'est que cette fois-ci, Chairman joue à fond sur le côté Taike (on y revient). Récupération de nombreux éléments de la musique taiwanaise d'avant. Avant c'est les années 50 - 60. Il faut impérativement feuilleter le livret très rétro à l'intérieur du CD. L'album et la pochette montrent le penchant de tout le groupe pour le Baseball : photos décalées et une chanson pour Wang Jian-ming, le lanceur taiwanais des NY Yankees. Pour la peitite histoire Chairman a eu la passion du baseball avant celle de la musique. Eux et moi avons même joué dans la même équipe (神龍) il y a une petite dizaine d'années de cela à Yonghe dans la périphérie de Taipei, au moment où le groupe Chairman était en train de se former. J'ai donc eu l'honneur d'assister à leur tout premier concert. Depuis je suis fan. Vraissemblament leur seul fan français voire occidental. Voilà pour la partie nostalgie. Alors maintenant pour vous faire une opinion : Extrait  du premier morceau de l'album, "l'amour a la fièvre" (愛在發燒).

Donnez-moi votre avis!!! 

 

podcast

 

 

19 novembre 2006

Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 4

Et tout de suite le quatrième chapitre de "Paris-Taipei, Open Ticket". Courage...


4 / PAUSE

 Trois mois que je suis arrivé, que j'ai investi ma nouvelle vie. Déjà trois mois. Passés comment ? À survivre dans un perpétuel changement. Tout est allé très vite. Le temps a filé. Il y a d'abord eu cette « opportunité de travail » comme il est convenu de dire. Si l'on peut appeler donner des cours de français à mi-temps à des horaires impossibles, une opportunité. Plutôt une sorte d’esclavage déguisé. En tout cas ce fut la première bouffée d'oxygène pécuniaire indispensable à ma subsistance. Puis mon déménagement au bout de deux mois dans un grand appartement. Mes colocataires : Matt, l'Américain qui ne m'avait pas fait si bonne impression au début mais qui s'est finalement révélé être plutôt sympathique et drôle et puis Jeff un Anglais de Blackpool qui vit ici depuis des années. À nous trois nous formons un véritable conseil de l'OTAN qui se réunit presque quotidiennement et dont les séances se tiennent dans l'ambiance feutrée de notre salon. Et puis les cours de chinois, bien sûr. Indispensables au quotidien. Apprendre un tel langage, si éloigné de ma langue maternelle, me donne l'impression d'être un petit garçon à nouveau. Ne pas comprendre les conversations qui m'entourent, vivre chaque jour dans un brouhaha incompréhensible apporte la sensation de vivre dans une bulle, un cocon douillet, sans le moindre heurt venu de l'extérieur. Plutôt agréable comme sensation. On ne peut pourtant pas se contenter de cela. L'homme n'est-il pas fait pour vivre en société, pour communiquer ? Alors j'apprends le chinois comme des centaines, des milliers d'autres étrangers, peut-être, dans cette ville. Certains parviennent à dominer rapidement cette langue, mais ce n'est pas mon cas, et je sais parfaitement que je me rends ridicule auprès des commerçants à chaque fois que j'ouvre la bouche pour acheter de quoi me nourrir dans les rues de Taipei. Les quatre tons du mandarin sont bien difficiles à dompter. Mais je tire tout de même une certaine fierté de tout ceci : on utilise en France l'expression « c'est du chinois » pour dire que l'on ne comprend rien, et bien aujourd'hui je peux me targuer de comprendre quelque peu cette langue réputée si ardue. Depuis que j’ai débarqué au Taipei Hostel, on peut dire que j'ai une vie bien remplie. Les trous dans mon agenda sont rapidement comblés à coups de soirées organisées par les uns ou les autres ou bien encore de week-ends découverte à travers l'île. Trois mois ont donc passé avec des hauts et des bas. C'est à peu près le temps qu'il m'aura fallu pour arrêter d'apercevoir Kate à chaque coin de rue. Pas que son visage ait été omniprésent, qu'il ait obsédé mes moindres pensées, non. Car dès mes arrivées à Taiwan, j'avais su faire la part des choses, je savais que je n'avais plus rien à espérer et n'avais pas hésité à vivre d'autres histoires, avec d'autres Kate. Et puis il y a mes amis. Lisa, bien sûr, mais pas uniquement. Vivre à l'étranger fait que l'on vit plus intensément et que les liens sont plus forts avec ceux qui nous ressemblent, exilés volontaires. Après trois mois, je n’ai pas oublié Kate. Je l’ai plutôt mise entre parenthèses. Et puis elle est tout de même à l'origine des péripéties que je vis pleinement aujourd'hui. S'il n'y avait pas eu Kate, je n'aurais jamais échoué de l'autre côté de la planète. Je la remercierai un jour, pour cela tout au moins.

 Voilà où j'en suis aujourd'hui, le bilan que je fais, alors que je marche lentement, le regard rivé au sol. Il est quatre heures de l'après midi, le ciel est gris et comme moi, chargé d'une certaine mélancolie. Je me sens l'âme d'un Baudelaire, le spleen tenace et me complaisant un peu dans ce rôle. C'est pour cela que je me dirige vers mon coffee shop préféré, celui que je fréquente régulièrement depuis que j'habite ce quartier. Besoin d'avoir mes repères dans un monde qui m'a dépouillé de mes certitudes passées. Car c'est aussi cela être un étranger : prendre la différence des autres en pleine face, ne plus être la majorité, voir une autre réalité. Dans la petite allée étroite, mais sous un soleil de plomb, les tentures verdâtres des marchands ambulants sont sorties, les commerçants s’agitent déjà. Les plats cuisinés à emporter où bien à déguster sur place, assis sur des tabourets en plastiques, doivent être prêts pour la sortie des bureaux. Les premières odeurs entremêlées viennent me chatouiller le nez. Les fruits de mer trouvent leur place sur les présentoirs, de petites mains habiles confectionnent les raviolis devant les clients. Alors, je lève la tête et aperçois un panneau lumineux bleu serti de rose pâle : « Baiyun coffee shop » et à coté, la même chose en chinois. J'y suis. Je pousse la porte de verre. Un petit carillon tinte et je suis accueilli par le sourire de la patronne des lieux. Elle incline légèrement la tête et me lance un « Huanying guanglin » (bienvenue) auquel je réponds par un timide « Ni hao » (bonjour). Le lieu est pratiquement désert. Je choisis une table près du mur et m'installe. De là où je me trouve, je peux avoir une vision panoramique de l'endroit. Deux jeunes gens sont attablés à une distance raisonnable, un garçon et une fille. Probablement deux étudiants amoureux. Ils se regardent droit dans les yeux, leurs mains se touchent et seuls deux verres exceptionnellement hauts et remplis de café frappé posés entre les deux corps font office de chaperon. Toujours cette pudique retenue que j'ai observée de nombreuses fois déjà chez les jeunes Taiwanais et qui toujours me surprend, moi qui suis plutôt habitué à l'exhibitionnisme amoureux à la française où le baiser en pleine rue est la règle. Question de culture là encore. La patronne s'avance vers moi et dépose délicatement la carte sur le coin de la table, puis se retire discrètement. Elle doit avoir dans les trente cinq ans. Elle dégage une certaine bonne humeur, une joie de vivre communicative. Son mari, du moins celui que je pense être son mari, car je n'en ai pas la moindre certitude, sait se faire encore plus discret que la patronne. Derrière le comptoir, c'est lui qui, inlassablement prépare à boire et à manger. Et lorsqu'il peut s'octroyer un moment de pause, il s'assoit à une table, toujours la même et s'allume une cigarette « long life ». Et en le voyant, je fais de même. Je commande à boire un café frappé avec une larme de whisky à l'intérieur. Le « Baiyun » est loin d'être le café à la mode. Ici, rien de spécial. Rien à voir avec les coffee shops qui fleurissent dorénavant un peu partout dans la capitale, le temps d’une saison. Des lieux sensés apporter un plus, donner une touche moderne à une ville qui parait quelquefois aux Taiwanais trop archaïque au regard de leur imaginaire. Des lieux aux vitrines tapageuses, aux accents exotiques, qui riment indéfectiblement avec Occident. Des lieux aux appellations empruntées à un ailleurs qui font rêver la majorité, mais qui finissent par tous se ressembler, formatés qu’ils sont. Et je ne suis certainement pas venu ici pour cueillir leur exotisme, car le leur n’est certainement pas le mien. La décoration du « Baiyun » n'est pas terrible et l'on mange et boit exactement ce que l'on pourrait boire et manger dans des tas d'autres lieux de la sorte. Mais voilà. C'est ici que je me sens bien et que j’ai mes habitudes en quelque sorte.

Le carillon placé au-dessus de la porte refait sa mélodie aiguë, cela attire mon attention et je fixe le seuil. Une jeune fille fait son entrée d'un pas assuré, tel un mannequin défilant pour je ne sais quelle grande marque de vêtements. Ses cheveux noirs coupés au carré n'atteignent pas ses épaules. Son allure générale dégage une certaine sensualité. Ses jambes minces sont campées dans de hautes bottes noires, le tout surmonté d'une jupe plissée dévoilant ses genoux. Elle est d'une indéniable beauté. La mince silhouette est ornée d'un gros collier de perles de bois, ses poignets enserrés de bracelets multicolores et au cœur de sa poitrine se balance un minuscule téléphone portable argenté. Elle jette un coup d'œil à droite, puis à gauche. Posant, l'espace d'un instant son regard sur ma personne puis tournant la tête en direction de la patronne, la demoiselle décide finalement de s'avancer et de s'attabler à son tour, pas très loin de moi, de telle façon que je puisse admirer à loisir son profil droit. Elle ne me connaît pas. Mais moi, je la connais. Elle s’appelle Hsiao Yu. Et si je sais qui elle est, c’est que je l’ai déjà vue ou plutôt croisée, aperçue à la dérobée. Elle est celle qui sait faire vibrer le cœur de Lisa. L’attitude de Lisa est d’ailleurs assez paradoxale à l’égard de Hsiao Yu. Alors qu’elle ne se gêne pas le moins du monde pour affirmer son homosexualité, provocant parfois les gens, affichant, rarement, soit, mais affichant tout de même à ses heures, selon ses humeurs, une volonté de choquer délibérément, elle se fait parfaitement discrète au sujet de son amoureuse. C’est comme si elle voulait la préserver, la garder en cage. Et si j’ai pu les voir ensemble comme l’on peut imaginer croiser un couple dans la rue, par deux fois, ce fut le fait du hasard. Pourtant ces deniers temps Lisa s’était faite plus bavarde, me faisant quelques confidences quant à la belle Hsiao Yu. Je sais qu’elle a tout juste passé les vingt-cinq ans, qu’elle est originaire de Taizhong sur la côte ouest de l’île, qu’elle s’est installée à Taipei depuis un peu moins de six mois et qu’elle est serveuse dans un pub à la mode. Soudain Hsiao Yu tourne la tête dans ma direction, comme si elle pouvait décrypter mes pensées et me regarde avec quelque peu d’insistance. C’est à ce moment précis que je comprends presque par instinct, les raisons qui font que Lisa est si accro à cette petite Taiwanaise. Quelque chose dans le mouvement des cheveux, une façon de positionner le menton, bref une attitude, une posture qui ne peut pas laisser indifférent. Quelque chose de sensuel, une beauté primitive qui m’attire avec force.  Dans la foulée Hsiao Yu tourne la tête à l’opposée et s’empare de son téléphone portable. Elle avait menti à ses parents, bien sûr. Ne se sentant pas à son aise dans les faubourgs de Taizhong, elle avait voulu prendre le large. C’est que Taizhong est une ville comme il en existe tant d’autres, avec ses avenues droites, ses immeubles aux toits plats et la vie qui coule, calmement, inexorablement. Une ville où l’inattendu et la marge n’ont pas vraiment leur place. C’est en tout cas de cette manière-là que Hsiao Yu voyait les choses au moment de partir. Rien à voir avec la capitale. Pour elle, comme pour beaucoup de jeunes filles de son âge, aller vivre à Taipei est un rêve. C’est un mirage souvent, aussi. Le mirage d’une vie meilleure, d’un semblant de liberté, l’impression de maîtriser pleinement son destin. Et parfois ce sont les mirages qui sont pourvoyeurs d’espérance. Et puis Hsiao Yu avait au fond d’elle cette envie de se frotter d’un peu plus près à un Occident si présent médiatiquement mais finalement pas si palpable que cela dans le quotidien taiwanais. Taipei représentait aussi pour elle une plus grande liberté à tous les niveaux. Alors elle avait menti. Elle avait dit avoir décroché un boulot d’assistante dans une société d’import-export, que c’était la chance de sa vie. Ses parents avaient dit oui. Mais c’était un consentement timide, du bout des lèvres. Ils n’osaient pas retenir leur fille unique mais en même temps ils auraient préféré la marier, sentant bien que cet éloignement ne pressentait rien de bon quant aux plans qu’ils avaient imaginé pour elle. Ce qu’ils avaient imaginé, Hsiao Yu ne le savait que trop bien. Et c’était aussi pour cela qu’elle avait fui. Elle ne voulait pas d’un avenir programmé, conditionné, calibré. Elle ne voulait pas d’un mari qui donne tout à son travail au sacrifice de sa famille. Elle ne voulait pas passer les fêtes du nouvel an chinois, d’une façon immuable dans sa belle famille. Elle ne voulait pas suivre le même chemin que sa mère et survivre plutôt que vivre. Bref, si elle était restée elle n’aurait plus eu qu’à attendre son avenir, tout aurait été joué d’avance, elle aurait été emportée à coup sûr dans un grand fleuve bien trop tranquille. La vie qu’elle menait maintenant était tout le contraire. Ici, rien de moins sûr qu’un avenir qui est remis sur le tapis à chaque matin. La vie se construit au fur et à mesure au fil des rencontres improbables. Improbable comme l’amour qu’elle porte à Lisa. Car si Lisa avait eu le coup de foudre tout de suite, à la minute même où elle l’avait, pour la première fois aperçue, cela n’avait pas fonctionné tout à fait de la même façon pour Hsiao Yu. C’était venu plus lentement, plus insidieusement. Elle avait dû apprivoiser ses propres sentiments. Aimer une fille, c’était la première fois. Et il lui avait fallu du temps pour s’avouer à elle-même qu’il s’agissait bien là d’amour. Mais aujourd’hui, elle vivait pleinement ses sentiments. Le seul regret de Hsiao Yu étant de ne pouvoir rien avouer à ses parents. Son père aurait été blessé dans son amour propre, cela aurait été inconcevable pour cet homme âgé, cet homme d’une autre génération. De toute façon elle n’avait jamais discuté de rien avec lui. Sa mère, de quelle manière réagirait-elle ? Hsiao Yu ne voulait pas y penser. L’important était son amour pour Lisa et le fait d’être libre. Libre dans les nuits de Taipei et de pouvoir vivre, enfin. Et il s’agissait maintenant de réaliser les plans que les deux jeunes filles avaient commencé d’évoquer. Comme partir s’installer un temps au moins au Canada, loin de Taipei, vérifier si leur amour serait toujours intact, toujours le même ailleurs, loin de cette cité, dans un autre monde. C’est Lisa qui avait proposé, et Hsiao Yu n’avait pas dit non. L’idée lui plaisait. L’idée de s’engager lui avait toujours paru insupportable, mais pas avec Lisa. C’était différent et c’était elle qui choisissait. Alors, dans ces conditions, s’engager, pourquoi pas. Même si, au fond d’elle, tout n’était pas clair, rien n’était définitif. Mais cela Lisa ne le savait pas.

Et tout d’un coup Hsiao Yu s’est levée, comme lasse de mes réflexions dont elle n’a pourtant pas la moindre idée. Empoignant son sac d’une main et son téléphone mobile de l’autre, elle se dirige lentement vers la sortie. Je ressens soudain son absente. Je me sens envahi par un grand vide. Je me retrouve seul d’une certaine manière, c’est comme si Hsiao Yu m’avait accompagné l’espace d’un moment et qu’elle m’avait soudain délaissé. Je suis seul donc, mon verre de café glacé à demi vide pour seul vis-à-vis. J’en bois une longue gorgée, presque machinalement. Que faire ? J’ai encore du temps à tuer et quelques cigarettes à fumer. Je décide de jeter un coup d’œil à mes dernières cartes de visite récoltées. Je n’en avais jamais autant vu et autant possédé que depuis que je me trouve sur le sol taiwanais. À croire que tout le monde en a et se fait un devoir de m’en céder une, à chaque nouvelle rencontre. Moi, je n’ai rien à leur offrir en retour, si ce n’est un petit sourire : « Sonia Hsu, sales manager », « Linda Wang, office manager ». Je remarque alors que le titre de Manager semble être particulièrement prisé. Et tout en feuilletant les autres cartes de ces anonymes rencontrés pour la plupart dans un contexte bien différent du professionnel, je me prends à fantasmer à ma propre carte de visite sur laquelle j’aurais volontiers apposé le titre de « life Manager ». Pourtant, malgré ma moquerie j’ai parfaitement conscience de ce qui peut différencier les gens à carte de visite et les gens comme moi. Ici, dans ce monde, ceux à carte ont un statut social. Ceux qui n’en ont pas, leurs sont un peu inférieurs.  Et j’ai tout à coup le fort sentiment d’appartenir à la seconde catégorie.

Je contemple toujours une à une les cartes, de tous modèles, de toutes typographies. Et je tombe sur ce morceau de papier. Toujours ce morceau de papier, simplement un peu plus usé, un peu plus vieux. Je le retourne et vois le même numéro de téléphone, le prénom de Kate trônant prétentieusement à son côté. J’empoigne mon téléphone portable et tape sans réfléchir le numéro que je connais désormais par cœur tout en ne l’ayant encore jamais composé. Je n’aurai pas fait tout ce voyage pour rien. Il faut lui dire que je suis là, histoire qu’elle le sache et l’on verra bien après. En même temps, pourquoi maintenant ? En plein après-midi ? Autant attendre ce soir. Faire les choses tranquillement, sans précipitation, posément, confortablement installé dans ma chambre. Et je replis le papier déjà froissé, le rangeant une fois de plus au fond de mon portefeuille. À mon tour je me lève, et me dirige vers la sortie. La nuit tombe et l’humidité me pénètre jusqu’aux os. En ouvrant la porte, le brouhaha de la rue maintenant bondée m’assaille. Les odeurs aussi, toujours. Mais désormais aussi les bruits. Les bruits de la foule, des ustensiles de cuisine, cette cuisine que l’on prépare inlassablement. Les fumées qui s’échappent des paniers de bambous, les woks enflammés dans lesquels le riz valse. Les tas de pâtes assaisonnées trônant sur les étals en monticules juxtaposés. Les viandes suspendues derrière des vitres graisseuses. C’est à l'une de ces baraques que je m’attable, poussant d'abord mon voisin de gauche puis celui de droite, me constituant enfin un espace vital provisoire.

 

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16 novembre 2006

He is back

Vous le reconnaissez ? Zhutoupi (豬頭皮) est un vieux routard de la musique à Taiwan. Il s’est spécialisé dans le genre chansons comico-politiquement engagées depuis dès début des années 90. Il a commencé chez le désormais mythique label "Crystal Records". Aujourd’hui il nous revient avec un album... de chansons pour téléphones portables. Heureusement que celui-ci est sous licence Creative Commons (ça va faire plaisir à Pierre, cf. Commentaire sur « En attendant le second chapitre ».Pour ceux que ça intéresse :

http://pierre.equoy.free.fr/blog/index.php?2005/08/22/cre...

Après quelques années de silence médiatique, my new best friend Jutoupi (dont le nom est aussi parfois écrit Chu Tou Pi ou Joy Toppy ou que sais-je) s'est fait depuis l'an passé le champion de la cause Taike (台客). Pour ceux qui ne seraient pas au courant, c'est un vieux terme déterré en premier par le groupe LTK Commune (cf. leur album de 1999 intitulé Revenge of the Taike, 台客的復仇). Et la "Taike attitude" est désormais très à la mode en musique comme dans la vie de tous les jours. C'est peut-être un peu confus, je reviendrai sur les Taike à l'occasion. 

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14 novembre 2006

BG - Chairman

Bon et bien pour patienter, voici un extrait musical collector. La chanson s'intitule "BG". Prononcez à l'américaine et vous obtenez une expression en taiwanais qui signifie quelque chose comme "être de la loose". Ce morceau provient du premier album du groupe Chairman (董事長) sorti en 2000 que j'écoute en boucle. Rien de tel pour se mettre dans une ambiance taiwanaise. 

 
podcast

12 novembre 2006

Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 3

3 / UN SAMEDI SOIR SUR LA TERRE

Hoping East road, section 2, samedi, dix heures du soir. La ville n'est toujours pas en somnolence. Les embouteillages se dissipent à peine. Les passants pressent le pas, mais la rue grouille toujours. Les écoliers vêtus d’uniformes sortent par groupes des écoles du soir, gavés de cours, exténués par une journée d’étude qui leur assurera peut-être l’entrée dans une université bien classée. Mais pour le moment ils chahutent, se bousculent, rient à gorge déployée. Ils relâchent la pression, héritée d’un système scolaire basé sur le systématisme et aussi la compétition. 
Les lumières se font multicolores. Le ciel épais, lourd de nuages gorgés d’une pluie qui ne demande qu’à s’abattre et la chaleur ne relâche pas son étreinte. Au numéro 127, rien de spécial, si ce n'est que l'on remarque une concentration anormale d'étrangers, ceux que l’on dénomme « adoa ». Comme on nous appelle, nous, les Occidentaux.
Un rideau de métal est aux trois quarts soulevé, laissant un trait de lumière pourfendre la pénombre. Dès l'entrée étranglée, la musique assaille les oreilles. Je bouscule deux Irlandais - si j'en crois leur accent - en grande conversation, une bière à la main. Et je monte, j’escalade presque l’étroit escalier abrupt qui conduit à la caverne d'Ali Baba noctambule. La bouffée d'air froid distillée par un climatiseur en surrégime me fait un bien fou. Je m'avance. Le bruit, l'air enfumé, les gens, la foule, qui lentement se laisse aller au rythme de l'alcool ingurgité, tout m'incite à m'installer dans l'ambiance du pub. Je me faufile jusqu'au comptoir, commande un « screwdriver ». Je sirote et je regarde tout autour de moi, à la recherche d'un visage familier, quasi machinalement. Même si pour moi, ce soir le visage familier aura forcément Lisa pour prénom.
Ici, on fait la fête, exclusivement. Pas de visages fermés, seulement des souriants, des tous rougis par l'alcool, l'excitation des discussions, des rencontres. Comme si j'étais un peu extérieur à tout cela, un peu autiste, je bois à nouveau une gorgée de mon élixir orangé et décide de faire quelques pas. Non pas que le bar soit immense, mais plus histoire de me donner une contenance et d'aller à la recherche de Lisa. Je dérange un couple qui se regarde dans le fond des yeux, manque de renverser mon verre sur ma chemise, bousculé à mon tour par un géant rouquin qui ne s'est même pas aperçu de ma présence, et finalement arrive près d'un billard. Là, deux jeunes Taiwanais s'affrontent d'une manière presque professionnelle, comme faisant abstraction de ce qu'il se passe partout ailleurs dans le pub. C'est là que je la vois : Lisa. Et je me fige. Une appréhension tout au fond du ventre, car va-t-elle seulement me reconnaître ? Après tout, je ne l’ai rencontrée qu’une fois.
Lisa n'est pas seule, évidemment. Elle tourne la tête dans ma direction comme si elle avait senti ma présence, et me fixe. Ses yeux brillent et elle affiche soudain un large sourire. Elle me fait signe de la main. J'approche. Ses cheveux brun foncé légèrement ondulés ne sont plus ramassés au-dessus de sa nuque. Sa tenue vestimentaire est aussi plus sexy. Son Tee-shirt blanc décolleté laisse découvrir la base de sa poitrine, son jean taille basse met en évidence son nombril ornementé d'un anneau d’argent.
Elle se lève et me tire par le bras. Son regard est pétillant. Je sens sa main toute chaude glisser vers le creux de la mienne, étrange impression d'un lien familier m'unissant à une quasi inconnue. Je me laisse envahir par cette douce tentation, profitant du temps présent, surtout ne pas penser, pas maintenant. Je tire une chaise et m'installe à la table, tout en posant ma boisson. En jetant un coup d'œil circulaire, je fouille machinalement la poche arrière de mon jean et en sort un paquet blanchâtre bien écrasé. J'en tire une cigarette aplatie que je mets aussitôt à la bouche. Pendant ce temps-là, Lisa a commencé de jouer son rôle de facilitateur social, en m’introduisant auprès de chaque personne présente autour de la table. En m'arrêtant sur chaque visage, je ne manque pas de sourire et de répéter niaisement chaque prénom, le visage coloré par une certaine gêne.  Il y a Matt, l'Américain de Détroit, la vingtaine à peine, qui est ici pour, comme quelques milliers d'autres, enseigner l'anglais, mais pas seulement. Et cela il n'a pas besoin de le dire. C'est perceptible. Il se sent aussi l'âme d'un ambassadeur, vantant les mérites d'une Amérique déjà obsolète, esclave aveugle d'une nation tentaculaire, comme s'il ne pouvait se contenter d'être Matt, l'Américain à la casquette des Tigers vissée sur la tête. À ses côtés se trouve Ellen, américaine elle aussi, mais qui a l'air beaucoup moins porteuse d'une identité. Puis il y a Josh, Canadien de nationalité, mais d'origine taiwanaise. Lui est de Vancouver et fait en quelque sorte un retour aux sources. Il est rentré pour apprendre à écrire le chinois, qu'il parle déjà couramment via ses parents installés sur la côte ouest de Canada voilà déjà quelques décennies. J'apprends que tout ce beau monde est ce qu'il y a de plus précieux pour Lisa ici : ce sont ses amis. Et tout le monde acquiesce. Alors pour ne pas avoir l'air trop bête et ne sachant pas que dire, je fais de même.
Puis d'un bond, Lisa se tourne vers moi, me regarde droit dans les yeux, me prend la cigarette des mains, la porte à ses lèvres, tire une bouffée, elle recrache une volute de fumée, puis pose le mégot sur le cendrier couvert de publicité. Je ne perds rien de ce délicieux enchaînement de mouvements. Et elle dit : 

- Voici Vincent. Vincent est Français !

Les regards se concentrent sur ma personne. J’entends même un petit « really ? » qui décèle un rien de raillerie, l'air de dire « and so what ? ». Mais je ne peux pas en vouloir à ce pauvre Matt, car je pense la même chose. « And so what ? ». J'en veux plutôt à Lisa, de m'avoir présenté de la sorte. Comme si le fait d'être Français était une qualité en soi. Mais elle sourit. Elle se tourne vers moi à nouveau l'œil plein de malice et ajoute :

- Les Français sont si romantiques !

Ce n'est pas la première fois que j'entends cette expression toute faite. À Paris, Kate m'avait déjà dit cela sans ne jamais pouvoir argumenter pour autant. À croire que le romantisme est perçu à l’étranger comme une qualité intrinsèque de la France. Je ne tente alors pas d'intervenir, de me disculper, de me justifier. Je conserve simplement mon air gêné. Mais je me rends très vite compte qu'à cette table cela tiens plus de la plaisanterie, une manière de railler certains Taiwanais dont la vision des étrangers est faite de stéréotypes. Ironiser simplement, mais sans incidence. Pas de grands discours qui suivent. Ce n'est pas le lieu. Ici, un samedi soir, on ne se prend pas au sérieux. Parler pour se faire plaisir, être léger, volage. D'ailleurs Josh s'est déjà levé suivi de Lisa. Ellen me parle déjà d'autre chose. Elle me parle d'un film qui vient de sortir, me dit que c'est très bien, qu'elle est allée le voir deux fois. Moi, je n'ai jamais entendu parler de ce film. Je viens tout juste de débarquer. Et surtout j'ai Lisa dans la tête.
Et c'est précisément le moment où elle et Josh sont de retour, des boissons plein les mains. Lisa me tend un autre screwdriver en lançant à mon adresse : « C'est pour toi ». Matt attrape une bouteille de bière et entame une discussion avec Ellen à propos du film auquel elle vient tout juste de faire allusion, puis tous les deux se lancent dans de grandes théories sur le 7e art. Josh s'est de nouveau échappé, et comme par enchantement, il ne reste plus que Lisa et moi à la table. La musique ambiante mêlée au brouhaha crée un bourdonnement permanent. L'alcool, désormais m'enrobe. Et je me décontracte. Enfin. Je crois même que c'est mon premier moment de réelle détente depuis que j'ai posé le pied sur cette île. Je baisse enfin la garde. Je me sens bien, plus si loin de chez moi. Cet environnement devient un peu le mien.
Je voudrais m'approcher de Lisa et lui dire quelques mots. Quelques mots pour rompre un silence trop encombrant même au milieu du vacarme. Mais je n'en ai pas le temps. Elle sort un téléphone portable de son petit sac accroché à la chaise. Comme elle le porte à son oreille, un pendentif lumineux fait un va et vient intensif qui m'hypnotise l'espace d'un instant. De là, mon regard se pose sur le visage de Lisa. Son oreille, son nez, ses lèvres, elle sourit, son cou, sa nuque partiellement dissimulée par des cheveux presque noirs probablement teints.
Je me lève, à mon tour, et la laisse en grande conversation téléphonique. Même si je m'interroge sur sa capacité à entendre quoi que ce soit dans un tel environnement, au milieu d'un tel chaos sonore. Je me lève donc. Je traverse la pièce, et me dirige vers les toilettes. J'en ressors et m'accoude au bar. L'air devient chaud, très chaud, l'alcool sans aucun doute. Et je recommande. De la Tequila. Le gars d'à coté me regarde, se tourne vers ses deux amis, et me regarde de nouveau. Il me tape sur l'épaule et me lance :

- Toi, tu n'es pas Américain ! Tu es Européen !

 Puis il me fait un large sourire. Je le regarde à mon tour, un peu interloqué.

- Ouais, c'est vrai !  Ça se voit tant que ça ?
- D'où viens-tu ?
- De France et toi ?
- Nous sommes frères. Je suis Polonais !

Puis il se lève de sa chaise et se colle à moi. Son verre toujours à la main, il m'étreint, ses larges mains posées bien à plat contre mon dos. À vrai dire, je n'avais jamais envisagé les choses sous cet aspect-là. Mais après tout pourquoi pas. La proximité géographique et la vodka ou la tequila aidant, un Polonais peut bien être mon frère dans un bar à Taipei. Et nous triquons à l'amitié.
De l'autre côté, Lisa vient de me rejoindre. Ses yeux se font doux. C'est elle qui prend l'initiative de la conversation. Elle me pose des questions passe-partout : comment ce sont passé mes premiers jours d'installation, si je m'adapte, si j'aime cette ville, si j'ai commencé à apprendre le chinois, si j'ai rencontré des gens. Tout cela est encore tout frais pour moi. Je lui réponds à peine. Elle me dit alors qu'elle comprend ce que je ressens, qu'elle est passée par là, que ça fait toujours ça la première semaine. Elle me dit de ne pas m'en faire, que ce soir il ne faut penser à rien. Penser à rien, boire et faire la fête. Elle commande aussi sec plusieurs verres de tequila pure. Le serveur dispose un pot rempli de sel et un autre quartier de citrons. Lisa dispose méticuleusement une pincée de sel sur le morceau de peau qui sépare son pouce de son index. Elle lèche ensuite discrètement le sel ainsi déposé. Puis elle me tend un verre et me dit : « Cul sec ! ». Puis d’une manière quasi-frénétique et instantanée, elle mord avidement dans un quartier de citron.
Une demi-heure plus tard, je suis dans un état vaporeux. Lisa me dit qu'elle veut aller danser. Je lui réponds que moi aussi. En fait, je n'aime pas vraiment me trémousser, je me trouve toujours un peu ridicule en accomplissant cet exercice de style. Pourtant ce soir, je dis oui, désinhibé que je suis et sous le charme. Aussi. Dix minutes plus tard, je me retrouve à l'intérieur d'une boîte. Je ne saurais dire comment j'y suis arrivé mais cela est encore plus délicieux, comme entouré d'un certain mystère. Les yeux mi-clos, je me balance au rythme des basses sur des airs de musique électronique. Beaucoup d'Occidentaux, beaucoup de mélanges, la fête, partout autour, mais pas seulement la joie, une sorte de rage qui voudrait bien exploser, monter à la surface, une soif de vivre, comme j'ai rarement vu. Les jeux de lumières rendent la scène des danseurs assez surréalistes, des robots magnifiques, obéissants au même ordre, répondant aux attentes improbables d'un invisible gourou. Et moi au milieu de tout cela, de tous ceux-là. Et Lisa en face de moi. Je sens alors que c'est le moment, et je me rapproche d'elle. Je l'enlace, elle se dérobe. Je refais une tentative d'approche, elle me tourne le dos et va s'asseoir. Je la rejoins. Elle me prend alors par la main et m'entraîne à l'extérieur. Au dehors, la température est tombée de quelques degrés. La quiétude retrouvée tranche à tel point avec le vacarme qui régnait à l'intérieur de la boîte que je suis assourdi pour de longues minutes. L'air relativement frais me fait du bien. Je retrouve quelque peu mes esprits et pour le coup, je commence à me sentir grotesque. À côté de nous, un marchand ambulant vend des saucisses grillées qu’il fait cuire sur un barbecue disposé sur un tricycle.
Je scrute le visage de Lisa. Par faiblesse, par timidité, peut-être, je n'ose pas rompre le silence de plus en plus embarrassé qui s'installe entre nous deux. Comme je me sentais proche d'elle, il y a quelques heures, quelques minutes même et comme soudain nous nous éloignons. Difficile de dire si cela se passe dans ma tête ou si Lisa a les mêmes impressions. Toujours est-il qu'elle reste assise sur le trottoir, les yeux ailleurs, un ailleurs où visiblement je n'ai pas ma place. Moi, debout, l’épaule apposée à une façade vitrée, je ne fais plus un seul mouvement. Dans une respiration sonore, elle se tourne enfin vers moi. Je fais un pas en sa direction. Elle me scrute comme pour chercher la réponse à une question qu'elle aurait mentalement formulée à mon attention. Elle porte une cigarette à ses lèvres que je trouve soudain d’une finesse incroyable. Le silence me devient insupportable et je balance un, « je suis désolé », presque machinalement, presque malgré moi. Lisa ne bronche toujours pas. Je m’avance alors encore dans sa direction et finalement, après quelques petits pas mal assurés, je m’asseye à ses côtés, les bras croisés sur les genoux. Je m’interroge : la bonne solution est-elle de partir ou bien de rester. Sans savoir si une bonne solution existe seulement. Alors j’ajoute :

- Vraiment, je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris !

Lisa s'anime enfin. Elle jette sa cigarette tout juste fumée à moitié, l'écrase d'une manière volontaire, fait pivoter sa tête comme pour se décontracter et me dit dans un bâillement :

- That's OK. Ce n'est pas de ta faute. Ce sont les garçons.

Puis, puisant dans ses dernières ressources, elle se tourne de tout son buste et me fait face. Elle lâche alors :

- Je n'aime pas les garçons. Tu vois, c'est moi qui suis désolée. Ce soir je voulais m'amuser, c'est tout. Peut-être est-ce ma faute. Mais je voulais simplement que nous nous amusions tous les deux. Pas plus. Tu sais je t'aime bien. Tu es « cute ». Mais j'aime une fille, une Taiwanaise.

Et là, elle se met à me dévisager comme pour mieux examiner mes réactions. Comment croit-elle que je vais réagir. Son visage est toujours aussi doux. Pourtant dans mon for intérieur, c'est la douche froide. Soudain, je me sens vain et ridicule. Ridicule d'avoir tenté de jouer de mes charmes. J'ai la sensation d'avoir été dupé aussi, trahi, en quelque sorte. Mais de cela, je ne laisse rien transparaître. Je me contente d'arborer un sourire niais. Soudain, Lisa me tend la main.

- Nous sommes amis ?
- Nous sommes amis.

 

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08 novembre 2006

En attendant le troisième chapitre de « Paris – Taipei, Open Ticket »…

En attendant le troisième chapitre de « Paris – Taipei, Open Ticket »…

Une question a été posée par « AR » à l’occasion d’un commentaire sur le premier chapitre. AR demande pourquoi Vincent serait-il plus spectateur qu’acteur de sa propre vie, alors qu’il part à l’autre bout du monde. La question m’a interpellé.

Je vois Vincent comme quelqu’un qui ne prend pas réellement d’initiatives. Il se laisse porter par les évènements. Même en partant pour Taiwan. Ce n’est pas une décision qu’il a pris. Au contraire. Il part parce que sa copine et lui avaient décidé en commun de partir pour Taiwan, et qu’une fois qu’elle l’a laissé tomber, il n’ose pas en quelque sorte interrompre le cours des évènements. En réalité ce n’est pas aussi tranché que cela. Mais c’est la manière dont je vois ce personnage. Il subit beaucoup plus les évènements qu’il ne tente de les influencer ou de les provoquer. Par ailleurs, il est, dans ce récit la personne par laquelle on peut découvrir Taiwan. Mais ce sont surtout les autres personnages qui sont actifs. Quoi qu’il en soit c’est intéressant de voir ce qui vous interpelle dans ce récit. Merci.

Je voudrais également répondre à Nouga qui espère quelques morceaux de musique rock sur ce blog. Je n’y avais pas pensé, mais c’est une idée. Il faut simplement que je me procure un logiciel pour couper les MP3. Mon espace étant limité, je mettrai des extraits pour vous donner une idée des ambiances.

Voilà merci encore pour vos commentaires. La suite « Paris – Taipei, Open Ticket » dans quelques jours.

03 novembre 2006

C'est Festival !

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Le troisième festival Indie va avoir lieu le week-end prochain à Taipei, à Huashan (anciens studios de la Central Motion Picture Corporation). Cette année, le festival s'intitule "Horny exchange", tout un programme. Et justement au programme : Chairman (董事長) , Clippers (夾子), Asia Power et bien d'autres. Voilà je fais tourner l'info ! ! ! !

01 novembre 2006

Paris-Taipei, Open Ticket : Chapitre 2

Et c'est parti pour le second chapitre...

 

 

2 / PREMIERS PAS

Premier réveil halluciné. J'en arrive même à oublier où je me trouve. Une drôle de sensation indicible, qui ne dure que l'espace d'un instant. Impression fugace mais profonde. Le sentiment du danger. Aussitôt la réalité reprend le dessus. Je suis assis sur mon lit. Dans le dortoir, l'un de mes voisins circonstanciels, couverture en boule près du ventre, émet un ronflement discret mais continu. Machinalement je regarde ma montre : sept heures trente. Malgré les ventilateurs - je ne suis pas dans la partie climatisée : plus de places ! - Et l'heure matinale, la chaleur se fait déjà accablante. Je peux sentir la moiteur qui me parcourt le corps. Je me lève et prends la direction de la douche, bien décidé à partir au plus tôt à la découverte de Taipei, puisque je suis ici pour cela.
Monsieur Lin est, lui aussi, réveillé. Il regarde et commente les informations qui défilent en boucle sur CNN en compagnie de deux autres personnes, des clients sans doute. Je balance un « Bonjour » à la cantonade. Trois nuques me renvoient un « Good morning » enjoué. Puis je demande : « Les toilettes ? ». Un bras surgit, puis un doigt, m’indiquant le couloir du fond. Je m’engouffre, pousse une porte qui a été sciée en bas, à l’horizontale. Je ne me pose pas de question. Une pissotière est posée à même la façade d’un balcon décrépi et grillagé, qui donne sur l’immeuble d’à côté. L’immeuble d’à côté, justement, apposé à quelques centimètres, que l’on pourrait presque toucher, ne donne pas plus envie que ma pissotière en plein air. Est-ce à cause du chien qui est tenu en cage, ou bien des vêtements étendus, froissés et auréolés, suspendus dans la pénombre de cette ruelle qui sépare les deux bâtiments ? Retour à cette pissotière de laquelle je dois maintenant m’approcher et qui dans la moiteur d’une matinée, à l’air déjà étouffant, dégage une odeur nauséabonde. Puis je quitte prestement le balcon. Refermant derrière moi la porte sciée qui m’intrigue tout de même, je rentre à l’intérieur de l’immeuble. Sur la droite, se trouve ladite salle de bain. L’endroit est à l'image du reste de l’hostel : décomposé. Je soupire pour me donner du courage. Une pièce noire, aveugle flanquée d’un néon blanchâtre surpuissant. Pas de fenêtre donc. Le plafond est bas, couvert de moisissure. La baignoire est bordée de crasse, miroir piqué, mangé par le temps. Mais l’eau chaude est à profusion.
Tout beau, tout propre. Pourtant la moiteur me colle de nouveau rapidement à la peau. Je m'habille prestement, enfile un short et une chemisette. Un vrai touriste. Muni de mon sac à dos et d'un plan de la ville, je m’élance pour une journée de péripéties sur les pistes gaufrées de bitume. Et pour commencer, je m'engage dans l'ascenseur.
J'appuie sur le bouton marqué un, qui soudain s'illumine. Première leçon de logique chinoise ou taiwanaise : Monsieur Lin me répétant sans cesse que ce sont deux choses très différentes. Ici, notre bon vieux rez-de-chaussée est le premier étage. Je sors. Huit heures trente.
L'air est suffocant, insupportable, irrespirable. Le climat tropical me terrifie. Et toujours ce goût amer de pollution au fond de la gorge, témoin de la modernité. Une modernité gagnée en quelques décennies seulement. À force de courage, de sacrifices. Une modernité gagnée au prix de sacrifices de tous ordres, au sacrifice aussi de l’écologie, une modernité tous azimuts. Aujourd’hui, ce processus est achevé. Le bien-être et la protection de l’environnement semblent être au programme du nouveau pays industrialisé, mais toujours ce petit goût de pollution un peu désagréable au fond de la gorge.
Taipei, je l'avais imaginée, rêvée bien des fois, nourri de tout un tas d'articles, de reportages, d'images. Mais pas comme ça. Je m'attendais à une ville un peu vieillotte, avec des filles permanentées comme dans le guide consacré à Taiwan que j'avais lu sans retenue. Je m'attendais à tout, mais certainement pas au spectacle qui s'offrait à mes yeux.
Où aller. À gauche ? À droite ? À droite. Mon pas prend la cadence de cette foule qui se rue, se bouscule. Les trottoirs sont couverts de dalles carrées, dont la couleur reste invariablement la même : rouge orangé. Les motifs ainsi dessinés se multiplient à l'infini.  Les scooters garés, alignés à perte de vue, créent une barrière naturelle entre les piétons et la route. Car cette ville est avant tout le royaume de ce moyen de transport particulier. Petite cylindrée, rapide, pratique et économe. Le scooter est ici à l’image des valeurs de cette île.
Des tuyaux translucides fixés aux gros climatiseurs accrochés aux façades des immeubles, comme autant d'appendices, crachent leurs eaux sur le chemin du passant. En bruit de fond, cette douce mélodie caractéristique des mégapoles aux heures de pointes : les embouteillages ont quelque chose d'universel.
J'ai un double sentiment, celui d'être dans un monde à la fois connu et totalement étranger. Une ville reste immuablement une ville, à plus forte raison à l'heure de la mondialisation. Les immeubles, les voitures, la foule. Les boutiques, les restaurants, les banques. Pourtant, il y a aussi tous ces idéogrammes, ces manières de marcher, ces comportements qui me font prendre conscience que ces rues que je traverse sont différentes, si différentes, à l’instar des piétons qui les empruntent. Et je décèle une organisation du désordre que je suis encore bien incapable de vraiment cerner, juste une impression. Pour la première fois de ma vie, je me sens en décalage. Je suis au milieu d'une foule qui ne me ressemble pas. Les regards glissent sur moi. Certains yeux restent rivés plus longtemps. Des têtes se retournent sur mon passage. Pour la première fois de ma vie, je suis l'autre. En France, je m'étais toujours posé la question de savoir ce que pouvait ressentir un étranger, ce que pouvait peser le regard des autres, aujourd'hui, je sais.
Je déambule indéfiniment, sans but, au gré des ruelles ombragées, des odeurs inconnues, des couleurs attrayantes. Juste le plaisir d'avancer dans l'inconnu. Je longe des bâtisses, traverse des rues, attend les feux rouges. Je m'arrête aux étals des marchands, je suis la foule. J'emprunte l'un des ses ponts verdâtres qui enjambent les avenues les plus larges. Un ralentissement, les gens s'écartent. À mes pieds, un enfant tronc me dévisage. Un bol est posé, il fait la quête.
Je vois des choses d'un autre âge. Mais peut-être n’est-ce que mon déficit touristique. Peut-être n’ai-je pas assez voyagé comme l’on dit. J'assiste à la collecte de boites de carton par une vieille femme, le dos courbé, qui ajuste son large chapeau de feuilles de bambou qui la protège du soleil accablant. Mais je croise aussi le futur. Débauche de matériels électroniques miniaturisés dernier cri, de fabrication japonaise ou locale. La haute technologie exposée sur les façades vitrées de ces petits magasins, qui s’étalent sur des centaines de mètres.
La foule, partout, mais pourtant rarement oppressante. Mes yeux sont à l'affût, avides, à la recherche de repères, de quelque chose de familier, pour me sentir à l'aise, pour me sentir comme partie intégrante de ce monde tout nouveau. Je pense à mes prédécesseurs. Si moi je me sens si étranger à ces rues, que dire des premiers voyageurs occidentaux. De ceux qui foulèrent ces mêmes lieux, ou presque, il y a plus d’un siècle de cela ? J'ai du mal à imaginer. À mon tour, je dévisage les passants. 
Marcher sans but à atteindre. Marcher, et découvrir. C'est en fait quelque chose d'assez étrange. En tout cas, cela ne va pas de soi. Et les paroles d’une chanson des Doors me reviennent soudain : « people are strange when you’re a stranger… ».
Je marche le long d'un muret d’une blancheur presque irréelle. Incompréhensible au beau milieu d’une mégapole grisâtre. Celui-ci est surmonté d'une toiture bleu profond. Je débouche sur l'entrée principale du mémorial Chiang Kai-Shek. Massif, gigantesque, démesuré. On a voulu donner au généralissime des allures d'Empereur céleste pour l'éternité. Je passe sous l’arche principale, imposante, solennelle. Je découvre une large place, résidu du passé totalitaire pas si lointain que cela. Le lieu est écrasé par un soleil proche de son zénith. Je suis en sueur. Au fond de la place, le mausolée du général, bien campé sur ses larges assises, s’élève néanmoins vers le ciel. À droite un théâtre dans un style chinois des plus traditionnels. Je me pose sur les marches. Je vide ma bouteille d'eau et allume une cigarette. Je contemple la place qui est désormais à mes pieds. En fond, j’aperçois un jardin intemporel qui inspire la quiétude.
Les gens passent et repassent. On s'y promène seul, en couple ou par groupe. On vient saluer celui qui est venu sur cette île, à la marge de l’Empire chinois, avec son armée dans le but de préparer la reconquête de la vaste Chine. On vient s’incliner devant un passé définitivement révolu, saluer celui qui avait promis un retour rapide sur le continent. Il n’aura pas su tenir parole. Ses fidèles combattants, tués à petit feu par le temps sont toujours là. Peut-être ne rêvent-ils même plus de revoir leur terre natale avant de rendre leur dernier souffle. À l'extrémité de la place, une statue de bronze représentant le général trône, imperturbable au fond du mausolée. Comme s'il observait toujours sa jeunesse taiwanaise qui s'initie aux danses hip-hop, qui rêve de quitter Taipei pour aller faire fortune à Shanghai.

Après quelques photos de circonstance, je quitte ce havre de paix éternelle et je me jette de nouveau dans la réalité de Taipei. Mon plan à la main, le sac à dos bien arrimé, je me dirige vers la station de métro, bien décidé à profiter pleinement de ce dépaysement. Car je sais que cela ne va pas durer, que peu à peu, je vais m’habituer à cette île et que très prochainement, toutes ces nouvelles sensations vont s’effacer, s’évanouir.

 

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